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Victor Hugo-Le Dernier Jour d’un Condamné

Victor Hugo (1802 – 1885)   

Nationalité: Française 

  

Biographie: 

  

Ses parents divorceront à la suite de l’arrestation chez sa mère du général Laborie, conspirateur et amant de celle-ci. 

  

En 1815 il compose ses premiers poèmes. 

En 1817 il obtient une mention de L’Acadamie française, achève un opéra et une tragédie. 

En 1822 il épouse Adèle Foucher. 

En 1840 il est président de la Société des Gens de Lettres à la suite de Balzac. 

En 1841 il est élu à l’Académie Française. 

En 1845 il est nommé pair de France. 

En 1855 il est exilé à Guernesey. 

En 1870 il rentre en France après 19 ans d’exil. 

En 1871 il est élu député à l’Assemblée constituante et rejoint le gouvernement à Bordeaux. 

En 1876 il est élu sénateur et prononce un discours pour l’amnistie des Communards. 

  

Victor Hugo a prononcé pendant sa carrière politique quatre grands discours : 

  

- Sur la défense du littoral
- Sur la condition féminine
- Sur l’enseignement religieux
- Un plaidoyer contre la peine de mort 

  

Le 15 mai 1885 Victor Hugo s’éteint à son domicile suite à une congestion pulmonaire. 

Le 1er juin conformément à ses dernières volontés, c’est dans le corbillard des pauvres qu’il est enterré au Panthéon. 

  

Son cercueil est resté plusieurs jours sous l’Arc de triomphe pour permettre à plus d’un million de personnes de venir lui rendre un dernier hommage. 

  

  

Prologue   

Il y a deux manières de se rendre compte de l’existence de ce livre.    Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inégaux sur lesquels on a trouvé, enregistrées une à une, les dernières pensées d’un misérable; ou il s’est rencontré un homme, un rêveur occupé à observer la nature au profit de l’art, un philosophe, un poëte, que sais-je? dont cette idée a été la fantaisie, qui l’a prise ou plutôt s’est laissé prendre par elle, et n’a pu s’en débarrasser qu’en la jetant dans un livre. 

  De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu’il voudra. 

  Avant-propos de la première édition de 1829 

parue sans nom d’auteur, et datée de 18.. 

    

Préface de 1832   

Il n’y avait en tête des premières éditions de cet ouvrage, publié d’abord sans nom d’auteur, que les quelques lignes qu’on va lire: 

  

“Il y a deux manières de se rendre compte de l’existence de ce livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inégaux sur lesquels on a trouvé, enregistrées une à une, les dernières pensées d’un misérable; ou il s’est rencontré un homme, un rêveur occupé à observer la nature au profit de l’art, un philosophe, un poëte, que sais-je? dont cette idée a été la fantaisie, qui l’a prise ou plutôt s’est laissé prendre par elle, et n’a pu s’en débarrasser qu’en la jetant dans un livre. De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu’il voudra.” 

  

Comme on le voit, à l’époque où ce livre fut publié, l’auteur ne jugea pas à propos de dire dès lors toute sa pensée. Il aima mieux attendre qu’elle fût comprise et voir si elle le serait. Elle l’a été. L’auteur aujourd’hui peut démasquer l’idée politique, l’idée sociale, qu’il avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme littéraire. Il déclare donc, ou plutôt il avoue hautement que Le Dernier Jour d’un Condamné n’est autre chose qu’un plaidoyer, direct ou indirect, comme on voudra, pour l’abolition de la peine de mort. Ce qu’il a eu dessein de faire, ce qu’il voudrait que la postérité vît dans son oeuvre, si jamais elle s’occupe de si peu, ce n’est pas la défense spéciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel ou tel criminel choisi, de tel ou tel accusé d’élection; c’est la plaidoirie générale et permanente pour tous les accusés présents et à venir; c’est le grand point de droit de l’humanité allégué et plaidé à toute voix devant la société, qui est la grande cour de cassation; c’est cette suprême fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine, construite à tout jamais en avant de tous les procès criminels; c’est la sombre et fatale question qui palpite obscurément au fond de toutes les causes capitales sous les triples épaisseurs de pathos dont l’enveloppe la rhétorique sanglante des gens du roi; c’est la question de vie et de mort, dis-je, déshabillée, dénudée, dépouillée des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et posée où il faut qu’on la voie, où il faut qu’elle soit, où elle est réellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au tribunal, mais à l’échafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau. 

  

Voilà ce qu’il a voulu faire. Si l’avenir lui décernait un jour la gloire de l’avoir fait, ce qu’il n’ose espérer, il ne voudrait pas d’autre couronne. 

  

Il le déclare donc, et il le répète, il occupe, au nom de tous les accusés possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours, tous les prétoires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est adressé à quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste que la cause, il a dû, et c’est pour cela que Le Dernier Jour d’un Condamné est ainsi fait, élaguer de toutes parts dans son sujet le contingent, l’accident, le particulier, le spécial, le relatif, le modifiable, l’épisode, l’anecdote, l’événement, le nom propre, et se borner (si c’est là se borner) à plaider la cause d’un condamné quelconque, exécuté un jour quelconque, pour un crime quelconque. Heureux si, sans autre outil que sa pensée, il a fouillé assez avant pour faire saigner un cœur sous l’oes triplex du magistrat! heureux s’il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes! heureux si, à force de creuser dans le juge, il a réussi quelquefois à y retrouver un homme! 

  

Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes imaginèrent que cela valait la peine d’en contester l’idée à l’auteur. Les uns supposèrent un livre anglais, les autres un livre américain. Singulière manie de chercher à mille lieues les origines des choses, et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue! Hélas! il n’y a en ceci ni livre anglais, ni livre américain, ni livre chinois. L’auteur a pris l’idée du Dernier Jour d’un Condamné, non dans un livre, il n’a pas l’habitude d’aller chercher ses idées si loin, mais là où vous pouviez tous la prendre, où vous l’aviez prise peut-être (car qui n’a fait ou rêvé dans son esprit Le Dernier Jour d’un Condamné?), tout bonnement sur la place publique, sur la place de Grève. C’est là qu’un jour en passant il a ramassé cette idée fatale, gisante dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine. 

  

Depuis, chaque fois qu’au gré des funèbres jeudis de la cour de cassation, il arrivait un de ces jours où le cri d’un arrêt de mort se fait dans Paris, chaque fois que l’auteur entendait passer sous ses fenêtres ces hurlements enroués qui ameutent des spectateurs pour la Grève, chaque fois, la douloureuse idée lui revenait, s’emparait de lui, lui emplissait la tête de gendarmes, de bourreaux et de foule, lui expliquait heure par heure les dernières souffrances du misérable agonisant, – en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, – le sommait, lui pauvre poëte, de dire tout cela à la société, qui fait ses affaires pendant que cette chose monstrueuse s’accomplit, le pressait, le poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l’esprit, s’il était en train d’en faire, et les tuait à peine ébauchés, barrait tous ses travaux, se mettait en travers de tout, l’investissait, l’obsédait, l’assiégeait. C’était un supplice, un supplice qui commençait avec le jour, et qui durait, comme celui du misérable qu’on torturait au même moment, jusqu’à quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens caput expiravit crié par la voix sinistre de l’horloge, l’auteur respirait et retrouvait quelque liberté d’esprit. Un jour enfin, c’était, à ce qu’il croit, le lendemain de l’exécution d’Ulbach, il se mit à écrire ce livre. Depuis lors il a été soulagé. Quand un de ces crimes publics, qu’on nomme exécutions judiciaires, a été commis, sa conscience lui a dit qu’il n’en était plus solidaire; et il n’a plus senti à son front cette goutte de sang qui rejaillit de la Grève sur la tête de tous les membres de la communauté sociale. 

  

Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empêcher le sang de couler serait mieux. 

  

Aussi ne connaîtrait-il pas de but plus élevé, plus saint, plus auguste que celui-là: concourir à l’abolition de la peine de mort. Aussi est-ce du fond du cœur qu’il adhère aux voeux et aux efforts des hommes généreux de toutes les nations qui travaillent depuis plusieurs années à jeter bas l’arbre patibulaire, le seul arbre que les révolutions ne déracinent pas. C’est avec joie qu’il vient à son tour, lui chétif, donner son coup de cognée, et élargir de son mieux l’entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au vieux gibet dressé depuis tant de siècles sur la chrétienté. 

  

Nous venons de dire que l’échafaud est le seul édifice que les révolutions ne démolissent pas. Il est rare, en effet, que les révolutions soient sobres de sang humain, et, venues qu’elles sont pour émonder, pour ébrancher, pour étêter la société, la peine de mort est une des serpes dont elles se dessaisissent le plus malaisément. 

  

Nous l’avouerons cependant, si jamais révolution nous parut digne et capable d’abolir la peine de mort, c’est la révolution de juillet. Il semble, en effet, qu’il appartenait au mouvement populaire le plus clément des temps modernes de raturer la pénalité barbare de Louis XI, de Richelieu et de Robespierre, et d’inscrire au front de la loi l’inviolabilité de la vie humaine. 1830 méritait de briser le couperet de 93. 

  

Nous l’avons espéré un moment. En août 1830, il y avait tant de générosité et de pitié dans l’air, un tel esprit de douceur et de civilisation flottait dans les masses, on se sentait le cœur si bien épanoui par l’approche d’un bel avenir, qu’il nous sembla que la peine de mort était abolie de droit, d’emblée, d’un consentement tacite et unanime, comme le reste des choses mauvaises qui nous avaient gênés. Le peuple venait de faire un feu de joie des guenilles de l’ancien régime. Celle-là était la guenille sanglante. Nous la crûmes dans le tas. Nous la crûmes brûlée comme les autres. Et pendant quelques semaines, confiant et crédule, nous eûmes foi pour l’avenir à l’inviolabilité de la vie comme à l’inviolabilité de la liberté. 

  

Et en effet deux mois s’étaient à peine écoulés qu’une tentative fut faite pour résoudre en réalité légale l’utopie sublime de César Bonesana. 

  

Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite, presque hypocrite, et faite dans un autre intérêt que l’intérêt général. 

  

Au mois d’octobre 1830, on se le rappelle, quelques jours après avoir écarté par l’ordre du jour la proposition d’ensevelir Napoléon sous la colonne, la Chambre tout entière se mit à pleurer et à bramer. La question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire quelques lignes plus bas à quelle occasion; et alors il sembla que toutes ces entrailles de législateurs étaient prises d’une subite et merveilleuse miséricorde. Ce fut à qui parlerait, à qui gémirait, à qui lèverait les mains au ciel. La peine de mort, grand Dieu! quelle horreur! Tel vieux procureur général, blanchi dans la robe rouge, qui avait mangé toute sa vie le pain trempé de sang des réquisitoires, se composa tout à coup un air piteux et attesta les dieux qu’il était indigné de la guillotine. Pendant deux jours la tribune ne désemplit pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation, une myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande symphonie en ut, avec choeurs, exécutée par tout cet orchestre d’orateurs qui garnit les premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les grands jours. 

  

Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien n’y manqua. La chose fut on ne peut plus pathétique et pitoyable. La séance de nuit surtout fut tendre, paterne et déchirante comme un cinquième acte de Lachaussée. Le bon public, qui n’y comprenait rien, avait les larmes aux yeux.* 

  

*Nous ne prétendons pas 

envelopper dans le même 

dédain tout ce qui a été dit 

à cette occasion à la Chambre. 

Il s’est bien prononcé ça et là 

quelques belles et dignes paroles. 

Nous avons applaudi, 

comme tout le monde, 

au discours grave et simple 

de M. de Lafayette et, 

dans une autre nuance, 

à la remarquable improvisation 

de M. Villemain. 

  

De quoi s’agissait-il donc? d’abolir la peine de mort? 

Oui et non. 

Voici le fait: 

  

Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces hommes qu’on a pu rencontrer dans un salon, et avec qui peut-être on a échangé quelques paroles polies; quatre de ces hommes, dis-je, avaient tenté, dans les hautes régions politiques, un de ces coups hardis que Bacon appelle crimes, et que Machiavel appelle entreprises. Or, crime ou entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de mort. Et les quatre malheureux étaient là, prisonniers, captifs de la loi, gardés par trois cents cocardes tricolores sous les belles ogives de Vincennes. Que faire et comment faire? Vous comprenez qu’il est impossible d’envoyer à la Grève, dans une charrette, ignoblement liés avec de grosses cordes, dos à dos avec ce fonctionnaire qu’il ne faut pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et moi, quatre hommes du monde? Encore s’il y avait une guillotine en acajou! 

  

Hé! il n’y a qu’à abolir la peine de mort! 

Et là-dessus, la Chambre se met en besogne. 

  

Remarquez, messieurs, qu’hier encore vous traitiez cette abolition d’utopie, de théorie, de rêve, de folie, de poésie. Remarquez que ce n’est pas la première fois qu’on cherche à appeler votre attention sur la charrette, sur les grosses cordes et sur l’horrible machine écarlate, et qu’il est étrange que ce hideux attirail vous saute ainsi aux yeux tout à coup. 

  

Bah! c’est bien de cela qu’il s’agit! Ce n’est pas à cause de vous, peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais à cause de nous, députés qui pouvons être ministres. Nous ne voulons pas que la mécanique de Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant mieux si cela arrange tout le monde, mais nous n’avons songé qu’à nous. Ucalégon brûle. Éteignons le feu. Vite, supprimons le bourreau, biffons le code. 

  

Et c’est ainsi qu’un alliage d’égoïsme altère et dénature les plus belles combinaisons sociales. C’est la veine noire dans le marbre blanc; elle circule partout, et apparaît à tout moment à l’improviste sous le ciseau. Votre statue est à refaire. 

  

Certes, il n’est pas besoin que nous le déclarions ici, nous ne sommes pas de ceux qui réclamaient les têtes des quatre ministres. Une fois ces infortunés arrêtés, la colère indignée que nous avait inspirée leur attentat s’est changée, chez nous comme chez tout le monde, en une profonde pitié. Nous avons songé aux préjugés d’éducation de quelques-uns d’entre eux, au cerveau peu développé de leur chef, relaps fanatique et obstiné des conspirations de 1804, blanchi avant l’âge sous l’ombre humide des prisons d’État, aux nécessités fatales de leur position commune, à l’impossibilité d’enrayer sur cette pente rapide où la monarchie s’était lancée elle-même à toute bride le 8 août 1829, à l’influence trop peu calculée par nous jusqu’alors de la personne royale, surtout à la dignité que l’un d’entre eux répandait comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux qui leur souhaitaient bien sincèrement la vie sauve, et qui étaient prêts à se dévouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur échafaud eût été dressé un jour en Grève, nous ne doutons pas, et si c’est une illusion nous voulons la conserver, nous ne doutons pas qu’il n’y eût eu une émeute pour le renverser, et celui qui écrit ces lignes eût été de cette sainte émeute. Car, il faut bien le dire aussi, dans les crises sociales, de tous les échafauds, l’échafaud politique est le plus abominable, le plus funeste, le plus vénéneux, le plus nécessaire à extirper. Cette espèce de guillotine-là prend racine dans le pavé, et en peu de temps repousse de bouture sur tous les points du sol. 

  

En temps de révolution, prenez garde à la première tête qui tombe. Elle met le peuple en appétit. 

  

Nous étions donc personnellement d’accord avec ceux qui voulaient épargner les quatre ministres, et d’accord de toutes manières, par les raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement, nous eussions mieux aimé que la Chambre choisît une autre occasion pour proposer l’abolition de la peine de mort. 

  

Si on l’avait proposée, cette souhaitable abolition, non à propos de quatre ministres tombés des Tuileries à Vincennes, mais à propos du premier voleur de grands chemins venu, à propos d’un de ces misérables que vous regardez à peine quand ils passent près de vous dans la rue, auxquels vous ne parlez pas, dont vous évitez instinctivement le coudoiement poudreux; malheureux dont l’enfance déguenillée a couru pieds nus dans la boue des carrefours, grelottant l’hiver au rebord des quais, se chauffant au soupirail des cuisines de M. Véfour chez qui vous dînez, déterrant çà et là une croûte de pain dans un tas d’ordures et l’essuyant avant de la manger, grattant tout le jour le ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, n’ayant d’autre amusement que le spectacle gratis de la fête du roi et les exécutions en Grève, cet autre spectacle gratis; pauvres diables, que la faim pousse au vol, et le vol au reste; enfants déshérités d’une société marâtre, que la maison de force prend à douze ans, le bagne à dix-huit, l’échafaud à quarante; infortunés qu’avec une école et un atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles, et dont vous ne savez que faire, les versant, comme un fardeau inutile, tantôt dans la rouge fourmilière de Toulon, tantôt dans le muet enclos de Clamart, leur retranchant la vie après leur avoir volé la liberté; si c’eût été à propos d’un de ces hommes que vous eussiez proposé d’abolir la peine de mort, oh! alors, votre séance eût été vraiment digne, grande, sainte, majestueuse, vénérable. Depuis les augustes pères de Trente invitant les hérétiques au concile au nom des entrailles de Dieu, per viscera Dei, parce qu’on espère leur conversion, quoniam sancta synodus sperat hoereticorum conversionem, jamais assemblée d’hommes n’aurait présenté au monde spectacle plus sublime, plus illustre et plus miséricordieux. Il a toujours appartenu à ceux qui sont vraiment forts et vraiment grands d’avoir souci du faible et du petit. Un conseil de brahmanes serait beau prenant en main la cause du paria. Et ici, la cause du paria, c’était la cause du peuple. En abolissant la peine de mort, à cause de lui et sans attendre que vous fussiez intéressés dans la question, vous faisiez plus qu’une oeuvre politique, vous faisiez une oeuvre sociale. 

  

Tandis que vous n’avez pas même fait une oeuvre politique en essayant de l’abolir, non pour l’abolir, mais pour sauver quatre malheureux ministres pris la main dans le sac des coups d’État! 

  

Qu’est-il arrivé? c’est que, comme vous n’étiez pas sincères, on a été défiant. Quand le peuple a vu qu’on voulait lui donner le change, il s’est fâché contre toute la question en masse, et, chose remarquable! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont il supporte pourtant tout le poids. C’est votre maladresse qui l’a amené là. En abordant la question de biais et sans franchise, vous l’avez compromise pour longtemps. Vous jouiez une comédie. On l’a sifflée. 

  

Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la bonté de la prendre au sérieux. Immédiatement après la fameuse séance, ordre avait été donné aux procureurs généraux, par un garde des sceaux honnête homme, de suspendre indéfiniment toutes exécutions capitales. C’était en apparence un grand pas. Les adversaires de la peine de mort respirèrent. Mais leur illusion fut de courte durée. 

  

Le procès des ministres fut mené à fin. Je ne sais quel arrêt fut rendu. Les quatre vies furent épargnées. Ham fut choisi comme juste milieu entre la mort et la liberté. Ces divers arrangements une fois faits, toute peur s’évanouit dans l’esprit des hommes d’État dirigeants, et, avec la peur, l’humanité s’en alla. Il ne fut plus question d’abolir le supplice capital; et une fois qu’on n’eut plus besoin d’elle, l’utopie redevint utopie, la théorie, théorie, la poésie, poésie. 

  

Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques malheureux condamnés vulgaires qui se promenaient dans les préaux depuis cinq ou six mois, respirant l’air, tranquilles désormais, sûrs de vivre, prenant leur sursis pour leur grâce. Mais attendez. 

  

Le bourreau, à vrai dire, avait eu grand’peur. Le jour où il avait entendu les faiseurs de lois parler humanité, philanthropie, progrès, il s’était cru perdu. Il s’était caché, le misérable, il s’était blotti sous sa guillotine, mal à l’aise au soleil de juillet comme un oiseau de nuit en plein jour, tâchant de se faire oublier, se bouchant les oreilles et n’osant souffler. On ne le voyait plus depuis six mois. Il ne donnait plus signe de vie. Peu à peu cependant il s’était rassuré dans ses ténèbres. Il avait écouté du côté des Chambres et n’avait pas entendu prononcer son nom. Plus de ces grands mots sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires déclamatoires du Traité des Délits et des Peines. On s’occupait de toute autre chose, de quelque grave intérêt social, d’un chemin vicinal, d’une subvention pour l’Opéra-Comique, ou d’une saignée de cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents millions. Personne ne songeait plus à lui, coupe-tête. Ce que voyant, l’homme se tranquillise, il met sa tête hors de son trou, et regarde de tous côtés; il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus quelle souris de La Fontaine, puis il se hasarde à sortir tout à fait de dessous son échafaudage, puis il saute dessus, le raccommode, le restaure, le fourbit, le caresse, le fait jouer, le fait reluire, se remet à suifer la vieille mécanique rouillée que l’oisiveté détraquait; tout à coup il se retourne, saisit au hasard par les cheveux dans la première prison venue un de ces infortunés qui comptaient sur la vie, le tire à lui, le dépouille, l’attache, le boucle, et voilà les exécutions qui recommencent. 

  

Tout cela est affreux, mais c’est de l’histoire. 

  

Oui, il y a eu un sursis de six mois accordé à de malheureux captifs, dont on a gratuitement aggravé la peine de cette façon en les faisant reprendre à la vie; puis, sans raison, sans nécessité, sans trop savoir pourquoi, pour le plaisir, on a un beau matin révoqué le sursis et l’on a remis froidement toutes ces créatures humaines en coupe réglée. Eh! mon Dieu! je vous le demande, qu’est-ce que cela nous faisait à tous que ces hommes vécussent? Est-ce qu’il n’y a pas en France assez d’air à respirer pour tout le monde? 

  

Pour qu’un jour un misérable commis de la chancellerie, à qui cela était égal, se soit levé de sa chaise en disant: – Allons! personne ne songe plus à l’abolition de la peine de mort. Il est temps de se remettre à guillotiner! – il faut qu’il se soit passé dans le cœur de cet homme-là quelque chose de bien monstrueux. 

 

 

Fin de la préface de 1832   

Du reste, disons-le, jamais les exécutions n’ont été accompagnées de circonstances plus atroces que depuis cette révocation du sursis de juillet, jamais l’anecdote de la Grève n’a été plus révoltante et n’a mieux prouvé l’exécration de la peine de mort. Ce redoublement d’horreur est le juste châtiment des hommes qui ont remis le code du sang en vigueur. Qu’ils soient punis par leur oeuvre. C’est bien fait. 

  

Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines exécutions ont eu d’épouvantable et d’impie. Il faut donner mal aux nerfs aux femmes des procureurs du roi. Une femme, c’est quelquefois une conscience. 

  

Dans le midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous n’avons pas bien présents à l’esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamné, mais nous les retrouverons si l’on conteste le fait, et nous croyons que c’est à Pamiers; vers la fin de septembre donc, on vient trouver un homme dans sa prison, où il jouait tranquillement aux cartes: on lui signifie qu’il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait trembler de tous ses membres, car, depuis six mois qu’on l’oubliait, il ne comptait plus sur la mort; on le rase, on le tond, on le garrotte, on le confesse; puis on le brouette entre quatre gendarmes, et à travers la foule, au lieu de l’exécution. Jusqu’ici rien que de simple. 

  

C’est comme cela que cela se fait. Arrivé à l’échafaud, le bourreau le prend au prêtre, l’emporte, le ficelle sur la bascule, l’enfourne, je me sers ici du mot d’argot, puis il lâche le couperet. Le lourd triangle de fer se détache avec peine, tombe en cahotant dans ses rainures, et, voici l’horrible qui commence, entaille l’homme sans le tuer. L’homme pousse un cri affreux. Le bourreau, déconcerté, relève le couperet et le laisse retomber. Le couperet mord le cou du patient une seconde fois, mais ne le tranche pas. Le patient hurle, la foule aussi. Le bourreau rehisse encore le couperet, espérant mieux du troisième coup. Point. Le troisième coup fait jaillir un troisième ruisseau de sang de la nuque du condamné, mais ne fait pas tomber la tête. Abrégeons. Le couteau remonta et retomba cinq fois, cinq fois il entama le condamné, cinq fois le condamné hurla sous le coup et secoua sa tête vivante en criant grâce! Le peuple indigné prit des pierres et se mit dans sa justice à lapider le misérable bourreau. Le bourreau s’enfuit sous la guillotine et s’y tapit derrière les chevaux des gendarmes. Mais vous n’êtes pas au bout. Le supplicié, se voyant seul sur l’échafaud, s’était redressé sur la planche, et là, debout, effroyable, ruisselant de sang, soutenant sa tête à demi coupée qui pendait sur son épaule, il demandait avec de faibles cris qu’on vînt le détacher. La foule, pleine de pitié, était sur le point de forcer les gendarmes et de venir à l’aide du malheureux qui avait subi cinq fois son arrêt de mort. C’est en ce moment-là qu’un valet du bourreau, jeune homme de vingt ans monte sur l’échafaud, dit au patient de se tourner pour qu’il le délie, et, profitant de la posture du mourant qui se livrait à lui sans défiance, saute sur son dos et se met à lui couper péniblement ce qui lui restait de cou avec je ne sais quel couteau de boucher. Cela s’est fait. Cela s’est vu. Oui. 

  

Aux termes de la loi, un juge a dû assister à cette exécution. D’un signe il pouvait tout arrêter. Que faisait-il donc au fond de sa voiture, cet homme pendant qu’on massacrait un homme? Que faisait ce punisseur d’assassins, pendant qu’on assassinait en plein jour, sous ses yeux, sous le souffle de ses chevaux, sous la vitre de sa portière? 

  

Et le juge n’a pas été mis en jugement! et le bourreau n’a pas été mis en jugement! Et aucun tribunal ne s’est enquis de cette monstrueuse extermination de toutes les lois sur la personne sacrée d’une créature de Dieu! 

  

Au dix-septième siècle, à l’époque de barbarie du code criminel, sous Richelieu, sous Christophe Fouquet, quand M. de Chalais fut mis à mort devant le Bouffay de Nantes par un soldat maladroit qui, au lieu d’un coup d’épée, lui donna trente-quatre coups* d’une doloire de tonnelier, du moins cela parut-il irrégulier au parlement de Paris: il y eut enquête et procès, et si Richelieu ne fut pas puni, si Christophe Fouquet ne fut pas puni, le soldat le fut. Injustice sans doute, mais au fond de laquelle il y avait de la justice. 

  

*La Porte dit vingt-deux, 

mais Aubery dit trente-quatre. 

M. de Chalais cria 

jusqu’au vingtième. 

  

Ici, rien. La chose a eu lieu après juillet, dans un temps de douces moeurs et de progrès, un an après la célèbre lamentation de la Chambre sur la peine de mort. Eh bien! le fait a passé absolument inaperçu. Les journaux de Paris l’ont publié comme une anecdote. Personne n’a été inquiété. On a su seulement que la guillotine avait été disloquée exprès par quelqu’un qui voulait nuire à l’exécuteur des hautes oeuvres. C’était un valet du bourreau, chassé par son maître, qui, pour se venger, lui avait fait cette malice. Ce n’était qu’une espièglerie. Continuons. 

  

À Dijon, il y a trois mois, on a mené au supplice une femme. (Une femme!) Cette fois encore, le couteau du docteur Guillotin a mal fait son service. La tête n’a pas été tout à fait coupée. Alors les valets de l’exécuteur se sont attelés aux pieds de la femme, et à travers les hurlements de la malheureuse, et à force de tiraillements et de soubresauts, ils lui ont séparé la tête du corps par arrachement. 

  

À Paris, nous revenons au temps des exécutions secrètes. Comme on n’ose plus décapiter en Grève depuis juillet, comme on a peur, comme on est lâche, voici ce qu’on fait. On a pris dernièrement à Bicêtre un homme, un condamné à mort, un nommé Désandrieux, je crois; on l’a mis dans une espèce de panier traîné sur deux roues, clos de toutes parts, cadenassé et verrouillé; puis, un gendarme en tête, un gendarme en queue, à petit bruit et sans foule, on a été déposer le paquet à la barrière déserte de Saint-Jacques. Arrivés là, il était huit heures du matin, à peine jour, il y avait une guillotine toute fraîche dressée et pour public quelque douzaine de petits garçons groupés sur les tas de pierres voisins autour de la machine inattendue; vite, on a tiré l’homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer, furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamoté sa tête. Cela s’appelle un acte public et solennel de haute justice. Infâme dérision! 

  

Comment donc les gens du roi comprennent-ils le mot civilisation? Où en sommes-nous? La justice ravalée aux stratagèmes et aux supercheries! la loi aux expédients! monstrueux! 

  

C’est donc une chose bien redoutable qu’un condamné à mort, pour que la société le prenne en traître de cette façon! 

Soyons juste pourtant, l’exécution n’a pas été tout à fait secrète. Le matin on a crié et vendu comme de coutume l’arrêt de mort dans les carrefours de Paris. Il paraît qu’il y a des gens qui vivent de cette vente. Vous entendez? du crime d’un infortuné, de son châtiment, de ses tortures, de son agonie, on fait une denrée, un papier qu’on vend un sou. Concevez-vous rien de plus hideux que ce sou, vert de grisé dans le sang? Qui est-ce donc qui le ramasse? 

  

Voilà assez de faits. En voilà trop. Est-ce que tout cela n’est pas horrible? Qu’avez-vous à alléguer pour la peine de mort? 

  

Nous faisons cette question sérieusement: nous la faisons pour qu’on y réponde: nous la faisons aux criminalistes, et non aux lettrés bavards. Nous savons qu’il y a des gens qui prennent l’excellence de la peine de mort pour texte à paradoxe comme tout autre thème. Il y en d’autres qui n’aiment la peine de mort que parce qu’ils haïssent tel ou tel qui l’attaque. C’est pour eux une question quasi littéraire, une question de personnes, une question de noms propres. Ceux-là sont les envieux, qui ne font pas plus faute aux bons jurisconsultes qu’aux grands artistes. Les Joseph Grippa ne manquent pas plus aux Filangieri que les Torregiani aux Michel-Ange et les Scudéry aux Corneille. 

  

Ce n’est pas à eux que nous nous adressons, mais aux hommes de loi proprement dits, aux dialecticiens, aux raisonneurs, à ceux qui aiment la peine de mort pour la peine de mort, pour sa beauté, pour sa bonté, pour sa grâce. 

  

Voyons, qu’ils donnent leurs raisons. 

  

Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort nécessaire. D’abord, – parce qu’il importe de retrancher de la communauté sociale un membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui nuire encore. – S’il ne s’agissait que de cela, la prison perpétuelle suffirait. À quoi bon la mort? Vous objectez qu’on peut s’échapper d’une prison? faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas à la solidité des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des ménageries? 

  

Pas de bourreau où le geôlier suffit. 

  

Mais, reprend-on, – il faut que la société se venge, que la société punisse. – Ni l’un, ni l’autre. Se venger est de l’individu, punir est de Dieu. 

  

La société est entre deux. Le châtiment est au-dessus d’elle, la vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui sied. Elle ne doit pas “punir pour se venger”; elle doit corriger pour améliorer. Transformez de cette façon la formule des criminalistes, nous la comprenons et nous adhérons. 

  

Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l’exemple. – Il faut faire des exemples! il faut épouvanter par le spectacle du sort réservé aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter! 

Voilà bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des variations plus ou moins sonores. Eh bien! nous nions d’abord qu’il y ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise l’effet qu’on en attend. Loin d’édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu’il est le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n’a que dix jours de date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. À Saint-Pol, immédiatement après l’exécution d’un incendiaire nommé Louis Camus, une troupe de masques est venue danser autour de l’échafaud encore fumant. Faites donc des exemples! le mardi gras vous rit au nez. 

  

Que si, malgré l’expérience, vous tenez à votre théorie routinière de l’exemple, alors rendez-nous le seizième siècle, soyez vraiment formidables, rendez-nous la variété des supplices, rendez-nous Farinacci, rendez-nous les tourmenteurs-jurés, rendez-nous le gibet, la roue, le bûcher, l’estrapade, l’essorillement, l’écartèlement, la fosse à enfouir vif, la cuve à bouillir vif; rendez-nous, dans tous les carrefours de Paris, comme une boutique de plus ouverte parmi les autres, le hideux étal du bourreau, sans cesse garni de chair fraîche. Rendez-nous Montfaucon, ses seize piliers de pierre, ses brutes assises, ses caves à ossements, ses poutres, ses crocs, ses chaînes, ses brochettes de squelettes, son éminence de plâtre tachetée de corbeaux, ses potences succursales, et l’odeur du cadavre que par le vent du nord-est il répand à larges bouffées sur tout le faubourg du Temple. Rendez-nous dans sa permanence et dans sa puissance ce gigantesque appentis du bourreau de Paris. À la bonne heure! Voilà de l’exemple en grand. Voilà de la peine de mort bien comprise. Voilà un système de supplices qui a quelque proportion. Voilà qui est horrible, mais qui est terrible. 

  

Ou bien faites comme en Angleterre. En Angleterre, pays de commerce, on prend un contrebandier sur la côte de Douvres, on le pend pour l’exemple, pour l’exemple on le laisse accroché au gibet; mais, comme les intempéries de l’air pourraient détériorer le cadavre, on l’enveloppe soigneusement d’une toile enduite de goudron, afin d’avoir à le renouveler moins souvent. Ô terre d’économie! goudronner les pendus! 

  

Cela pourtant a encore quelque logique. C’est la façon la plus humaine de comprendre la théorie de l’exemple. 

  

Mais vous, est-ce bien sérieusement que vous croyez faire un exemple quand vous égorgillez misérablement un pauvre homme dans le recoin le plus désert des boulevards extérieurs? En Grève, en plein jour, passe encore; mais à la barrière Saint-Jacques! mais à huit heures du matin! Qui est-ce qui passe là? Qui est-ce qui va là? Qui est-ce qui sait que vous tuez un homme là? Qui est-ce qui se doute que vous faites un exemple là? Un exemple pour qui? Pour les arbres du boulevard, apparemment. 

  

Ne voyez-vous donc pas que vos exécutions publiques se font en tapinois? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez? Que vous avez peur et honte de votre oeuvre? Que vous balbutiez ridiculement votre discite justitiam moniti? Qu’au fond vous êtes ébranlés, interdits, inquiets, peu certains d’avoir raison, gagnés par le doute général, coupant des têtes par routine et sans trop savoir ce que vous faites? Ne sentez-vous pas au fond du cœur que vous avez tout au moins perdu le sentiment moral et social de la mission de sang que vos prédécesseurs, les vieux parlementaires, accomplissaient avec une conscience si tranquille? La nuit, ne retournez-vous pas plus souvent qu’eux la tête sur votre oreiller? D’autres avant vous ont ordonné des exécutions capitales, mais ils s’estimaient dans le droit, dans le juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge; Élie de Thorrette se croyait un juge; Laubardemont, La Reynie et Laffemas eux-mêmes se croyaient des juges; vous, dans votre for intérieur, vous n’êtes pas bien sûrs de ne pas être des assassins! 

  

Vous quittez la Grève pour la barrière Saint-Jacques, la foule pour la solitude, le jour pour le crépuscule. Vous ne faites plus fermement ce que vous faites. Vous vous cachez, vous dis-je! 

  

Toutes les raisons pour la peine de mort, les voilà donc démolies. Voilà tous les syllogismes de parquets mis à néant. Tous ces copeaux de réquisitoires, les voilà balayés et réduits en cendres. Le moindre attouchement de la logique dissout tous les mauvais raisonnements. 

  

Que les gens du roi ne viennent donc plus nous demander des têtes, à nous jurés, à nous hommes, en nous adjurant d’une voix caressante au nom de la société à protéger, de la vindicte publique à assurer, des exemples à faire. Rhétorique, ampoule, et néant que tout cela! un coup d’épingle dans ces hyperboles, et vous les désenflez. Au fond de ce doucereux verbiage, vous ne trouvez que dureté de cœur, cruauté, barbarie, envie de prouver son zèle, nécessité de gagner ses honoraires. Taisez-vous, mandarins! Sous la patte de velours du juge on sent les ongles du bourreau. 

  

Il est difficile de songer de sang-froid à ce que c’est qu’un procureur royal criminel. C’est un homme qui gagne sa vie à envoyer les autres à l’échafaud. C’est le pourvoyeur titulaire des places de Grève. Du reste, c’est un monsieur qui a des prétentions au style et aux lettres, qui est beau parleur ou croit l’être, qui récite au besoin un vers latin ou deux avant de conclure à la mort, qui cherche à faire de l’effet, qui intéresse son amour-propre, ô misère! là où d’autres ont leur vie engagée, qui a ses modèles à lui, ses types désespérants à atteindre, ses classiques, son Bellart, son Marchangy, comme tel poëte a Racine et tel autre Boileau. Dans le débat, il tire du côté de la guillotine, c’est son rôle, c’est son état. Son réquisitoire, c’est son oeuvre littéraire, il le fleurit de métaphores, il le parfume de citations, il faut que cela soit beau à l’audience, que cela plaise aux dames. Il a son bagage de lieux communs encore très neufs pour la province, ses élégances d’élocution, ses recherches, ses raffinements d’écrivain. Il hait le mot propre presque autant que nos poëtes tragiques de l’école de Delille. N’ayez pas peur qu’il appelle les choses par leur nom. Fi donc! Il a pour toute idée dont la nudité vous révolterait des déguisements complets d’épithètes et d’adjectifs. Il rend M. Samson présentable. Il gaze le couperet. Il estompe la bascule. Il entortille le panier rouge dans une périphrase. On ne sait plus ce que c’est. C’est douceâtre et décent. Vous le représentez-vous, la nuit, dans son cabinet, élaborant à loisir et de son mieux cette harangue qui fera dresser un échafaud dans six semaines? Le voyez-vous suant sang et eau pour emboîter la tête d’un accusé dans le plus fatal article du code? Le voyez-vous scier avec une loi mal faite le cou d’un misérable? Remarquez-vous comme il fait infuser dans un gâchis de tropes et de synecdoches deux ou trois textes vénéneux pour en exprimer et en extraire à grand-peine la mort d’un homme? N’est-il pas vrai que, tandis qu’il écrit, sous sa table, dans l’ombre, il a probablement le bourreau accroupi à ses pieds, et qu’il arrête de temps en temps sa plume pour lui dire, comme le maître à son chien: – Paix là! paix là! tu vas avoir ton os! 

  

Du reste, dans la vie privée, cet homme du roi peut être un honnête homme, bon père, bon fils, bon mari, bon ami, comme disent toutes les épitaphes du Père-Lachaise. 

  

Espérons que le jour est prochain où la loi abolira ces fonctions funèbres. L’air seul de notre civilisation doit dans un temps donné user la peine de mort. 

  

On est parfois tenté de croire que les défenseurs de la peine de mort n’ont pas bien réfléchi à ce que c’est. Mais pesez donc un peu à la balance de quelque crime que ce soit ce droit exorbitant que la société s’arroge d’ôter ce qu’elle n’a pas donné, cette peine, la plus irréparable des peines irréparables! 

  

De deux choses l’une: 

  

Ou l’homme que vous frappez est sans famille, sans parents, sans adhérents dans ce monde. Et dans ce cas, il n’a reçu ni éducation, ni instruction, ni soins pour son esprit, ni soins pour son cœur; et alors de quel droit tuez-vous ce misérable orphelin? Vous le punissez de ce que son enfance a rampé sur le sol sans tige et sans tuteur! Vous lui imputez à forfait l’isolement où vous l’avez laissé! De son malheur vous faites son crime! Personne ne lui a appris à savoir ce qu’il faisait. Cet homme ignore. Sa faute est à sa destinée, non à lui. Vous frappez un innocent. 

  

Ou cet homme a une famille; et alors croyez-vous que le coup dont vous l’égorgez ne blesse que lui seul? que son père, que sa mère, que ses enfants, n’en saigneront pas? Non. En le tuant, vous décapitez toute sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents. 

  

Gauche et aveugle pénalité, qui, de quelque côté qu’elle se tourne, frappe l’innocent! 

  

Cet homme, ce coupable qui a une famille, séquestrez-le. Dans sa prison, il pourra travailler encore pour les siens. Mais comment les fera-t-il vivre du fond de son tombeau? Et songez-vous sans frissonner à ce que deviendront ces petits garçons, ces petites filles, auxquelles vous ôtez leur père, c’est-à-dire leur pain? Est-ce que vous comptez sur cette famille pour approvisionner dans quinze ans, eux le bagne, elles le musico? Oh! les pauvres innocents! 

  

Aux colonies, quand un arrêt de mort tue un esclave, il y a mille francs d’indemnité pour le propriétaire de l’homme. Quoi! vous dédommagez le maître, et vous n’indemnisez pas la famille! Ici aussi ne prenez-vous pas un homme à ceux qui le possèdent? N’est-il pas, à un titre bien autrement sacré que l’esclave vis-à-vis du maître, la propriété de son père, le bien de sa femme, la chose de ses enfants? 

  

Nous avons déjà convaincu votre loi d’assassinat. La voici convaincue de vol. 

  

Autre chose encore. L’âme de cet homme, y songez-vous? Savez-vous dans quel état elle se trouve? Osez-vous bien l’expédier si lestement? Autrefois du moins, quelque foi circulait dans le peuple; au moment suprême, le souffle religieux qui était dans l’air pouvait amollir le plus endurci; un patient était en même temps un pénitent; la religion lui ouvrait un monde au moment où la société lui en fermait un autre; toute âme avait conscience de Dieu; l’échafaud n’était qu’une frontière du ciel. Mais quelle espérance mettez-vous sur l’échafaud maintenant que la grosse foule ne croit plus? maintenant que toutes les religions sont attaquées du dry-rot, comme ces vieux vaisseaux qui pourrissent dans nos ports, et qui jadis peut-être ont découvert des mondes? maintenant que les petits enfants se moquent de Dieu? De quel droit lancez-vous dans quelque chose dont vous doutez vous-mêmes les âmes obscures de vos condamnés, ces âmes telles que Voltaire et M. Pigault-Lebrun les ont faites? Vous les livrez à votre aumônier de prison, excellent vieillard sans doute; mais croit-il et fait-il croire? Ne grossoie-t-il pas comme une corvée son oeuvre sublime? Est-ce que vous le prenez pour un prêtre, ce bonhomme qui coudoie le bourreau dans la charrette? Un écrivain plein d’âme et de talent l’a dit avant nous: C’est une horrible chose de conserver le bourreau après avoir ôté le confesseur! 

  

Ce ne sont là, sans doute, que des “raisons sentimentales”, comme disent quelques dédaigneux qui ne prennent leur logique que dans leur tête. À nos yeux, ce sont les meilleures. Nous préférons souvent les raisons du sentiment aux raisons de la raison. D’ailleurs les deux séries se tiennent toujours, ne l’oublions pas. Le Traité des Délits est greffé sur l’Esprit des Lois. Montesquieu a engendré Beccaria. 

  

La raison est pour nous, le sentiment est pour nous, l’expérience est aussi pour nous. Dans les états modèles, où la peine de mort est abolie, la masse des crimes capitaux suit d’année en année une baisse progressive. Pesez ceci. 

  

Nous ne demandons cependant pas pour le moment une brusque et complète abolition de la peine de mort, comme celle où s’était si étourdiment engagée la Chambre des députés. Nous désirons, au contraire, tous les essais, toutes les précautions, tous les tâtonnements de la prudence. D’ailleurs, nous ne voulons pas seulement l’abolition de la peine de mort, nous voulons un remaniement complet de la pénalité sous toutes ses formes, du haut en bas, depuis le verrou jusqu’au couperet, et le temps est un des ingrédients qui doivent entrer dans une pareille oeuvre pour qu’elle soit bien faite. Nous comptons développer ailleurs, sur cette matière, le système d’idées que nous croyons applicable. Mais, indépendamment des abolitions partielles pour le cas de fausse monnaie, d’incendie, de vols qualifiés, etc., nous demandons que dès à présent, dans toutes les affaires capitales, le président soit tenu de poser au jury cette question: L’accusé a-t-il agi par passion ou par intérêt? et que, dans le cas où le jury répondrait: L’accusé a agi par passion, il n’y ait pas condamnation à mort. Ceci nous épargnerait du moins quelques exécutions révoltantes. Ulbach et Debacker seraient sauvés. On ne guillotinerait plus Othello. 

  

Au reste, qu’on ne s’y trompe pas, cette question de la peine de mort mûrit tous les jours. Avant peu, la société entière la résoudra comme nous. 

  

Que les criminalistes les plus entêtés y fassent attention, depuis un siècle la peine de mort va s’amoindrissant. Elle se fait presque douce. Signe de décrépitude. Signe de faiblesse. Signe de mort prochaine. La torture a disparu. La roue a disparu. La potence a disparu. Chose étrange! la guillotine elle-même est un progrès. 

  

M. Guillotin était un philanthrope. 

  

Oui, l’horrible Thémis dentue et vorace de Farinace et de Vouglans, de Delancre et d’Isaac Loisel, de d’Oppède et de Machault, dépérit. Elle maigrit. Elle se meurt. 

  

Voilà déjà la Grève qui n’en veut plus. La Grève se réhabilite. La vieille buveuse de sang s’est bien conduite en juillet. Elle veut mener désormais meilleure vie et rester digne de sa dernière belle action. Elle qui s’était prostituée depuis trois siècles à tous les échafauds, la pudeur la prend. Elle a honte de son ancien métier. Elle veut perdre son vilain nom. Elle répudie le bourreau. Elle lave son pavé. 

  

À l’heure qu’il est, la peine de mort est déjà hors de Paris. Or, disons-le bien ici, sortir de Paris c’est sortir de la civilisation. 

  

Tous les symptômes sont pour nous. Il semble aussi qu’elle se rebute et qu’elle rechigne, cette hideuse machine, ou plutôt ce monstre fait de bois et de fer qui est à Guillotin ce que Galatée est à Pygmalion. Vues d’un certain côté, les effroyables exécutions que nous avons détaillées plus haut sont d’excellents signes. La guillotine hésite. Elle en est à manquer son coup. Tout le vieil échafaudage de la peine de mort se détraque. 

  

L’infâme machine partira de France, nous y comptons, et, s’il plaît à Dieu, elle partira en boitant, car nous tâcherons de lui porter de rudes coups. 

  

Qu’elle aille demander l’hospitalité ailleurs, à quelque peuple barbare, non à la Turquie, qui se civilise, non aux sauvages, qui ne voudraient pas d’elle*; mais qu’elle descende quelques échelons encore de l’échelle de la civilisation, qu’elle aille en Espagne ou en Russie. 

  

*Le “parlement” d’Otahiti 

vient d’abolir 

la peine de mort. 

  

L’édifice social du passé reposait sur trois colonnes, le prêtre, le roi, le bourreau. Il y a déjà longtemps qu’une voix a dit: Les dieux s’en vont! Dernièrement une autre voix s’est élevée et a crié: Les rois s’en vont! Il est temps maintenant qu’une troisième voix s’élève et dise: Le bourreau s’en va! 

  

Ainsi l’ancienne société sera tombée pierre à pierre; ainsi la providence aura complété l’écroulement du passé. 

  

À ceux qui ont regretté les dieux, on a pu dire: Dieu reste. À ceux qui regrettent les rois, on peut dire: la patrie reste. À ceux qui regretteraient le bourreau, on n’a rien à dire. 

  

Et l’ordre ne disparaîtra pas avec le bourreau; ne le croyez point. La voûte de la société future ne croulera pas pour n’avoir point cette clef hideuse. La civilisation n’est autre chose qu’une série de transformations successives. À quoi donc allez-vous assister? à la transformation de la pénalité. La douce loi du Christ pénétrera enfin le code et rayonnera à travers. On regardera le crime comme une maladie, et cette maladie aura ses médecins qui remplaceront vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberté et la santé se ressembleront. On versera le baume et l’huile où l’on appliquait le fer et le feu. On traitera par la charité ce mal qu’on traitait par la colère. Ce sera simple et sublime. La croix substituée au gibet. Voilà tout. 

  

15 mars 1832 

  

  

I   

Bicêtre 

  

Condamné à mort! 

  

Voilà cinq semaines que j’habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids! 

  

Autrefois, car il me semble qu’il y a plutôt des années que des semaines, j’étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s’amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d’inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C’étaient des jeunes filles, de splendides chapes d’évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C’était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j’étais libre. 

  

Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée! Je n’ai plus qu’une pensée, qu’une conviction, qu’une certitude: condamné à mort! 

  

Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu’on m’adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot; m’obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d’un couteau. 

  

Je viens de m’éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant: – Ah! ce n’est qu’un rêve! – Hé bien! avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s’entrouvrir assez pour voir cette fatale pensée écrite dans l’horrible réalité qui m’entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille: – Condamné à mort! 

  

  

II 

  

C’était par une belle matinée d’août. Il y avait trois jours que mon procès était entamé, trois jours que mon nom et mon crime ralliaient chaque matin une nuée de spectateurs, qui venaient s’abattre sur les bancs de la salle d’audience comme des corbeaux autour d’un cadavre, trois jours que toute cette fantasmagorie des juges, des témoins, des avocats, des procureurs du roi, passait et repassait devant moi, tantôt grotesque, tantôt sanglante, toujours sombre et fatale. Les deux premières nuits, d’inquiétude et de terreur, je n’en avais pu dormir; la troisième, j’en avais dormi d’ennui et de fatigue. À minuit, j’avais laissé les jurés délibérant. On m’avait ramené sur la paille de mon cachot, et j’étais tombé sur-le-champ dans un sommeil profond, dans un sommeil d’oubli. 

  

C’étaient les premières heures de repos depuis bien des jours. 

  

J’étais encore au plus profond de ce profond sommeil lorsqu’on vint me réveiller. Cette fois il ne suffit point du pas lourd et des souliers ferrés du guichetier, du cliquetis de son noeud de clefs, du grincement rauque des verrous; il fallut pour me tirer de ma léthargie sa rude voix à mon oreille et sa main rude sur mon bras. – Levez-vous donc! – J’ouvris les yeux, je me dressai effaré sur mon séant. En ce moment, par l’étroite et haute fenêtre de ma cellule, je vis au plafond du corridor voisin, seul ciel qu’il me fût donné d’entrevoir ce reflet jaune où des yeux habitués aux ténèbres d’une prison savent si bien reconnaître le soleil. J’aime le soleil. 

  

– Il fait beau, dis-je au guichetier. 

  

Il resta un moment sans me répondre, comme ne sachant si cela valait la peine de dépenser une parole; puis avec quelque effort il murmura brusquement: 

– C’est possible. 

  

Je demeurais immobile, l’esprit à demi endormi, la bouche souriante, l’oeil fixé sur cette douce réverbération dorée qui diaprait le plafond. 

– Voilà une belle journée, répétai-je. 

– Oui, me répondit l’homme, on vous attend. 

  

Ce peu de mots, comme le fil qui rompt le vol de l’insecte, me rejeta violemment dans la réalité. Je revis soudain, comme dans la lumière d’un éclair, la sombre salle des assises, le fer à cheval des juges chargés de haillons ensanglantés, les trois rangs de témoins aux faces stupides, les deux gendarmes aux deux bouts de mon banc, et les robes noires s’agiter et les têtes de la foule fourmiller au fond dans l’ombre, et s’arrêter sur moi le regard fixe de ces douze jurés, qui avaient veillé pendant que je dormais! 

  

Je me levai; mes dents claquaient, mes mains tremblaient et ne savaient où trouver mes vêtements, mes jambes étaient faibles. Au premier pas que je fis, je trébuchai comme un portefaix trop chargé. Cependant je suivis le geôlier. 

  

Les deux gendarmes m’attendaient au seuil de la cellule. On me remit les menottes. Cela avait une petite serrure compliquée qu’ils fermèrent avec soin. 

  

Je laissai faire: c’était une machine sur une machine. 

  

Nous traversâmes une cour intérieure. L’air vif du matin me ranima. Je levai la tête. Le ciel était bleu, et les rayons chauds du soleil, découpés par les longues cheminées, traçaient de grands angles de lumière au faîte des murs hauts et sombres de la prison. Il faisait beau en effet. 

  

Nous montâmes un escalier tournant en vis; nous passâmes un corridor, puis un autre, puis un troisième; puis une porte basse s’ouvrit. Un air chaud, mêlé de bruit, vint me frapper au visage; c’était le souffle de la foule dans la salle des assises. J’entrai. 

  

Il y eut à mon apparition une rumeur d’armes et de voix. Les banquettes se déplacèrent bruyamment. Les cloisons craquèrent; et, pendant que je traversais la longue salle entre deux masses de peuple murées de soldats, il me semblait que j’étais le centre auquel se rattachaient les fils qui faisaient mouvoir toutes ces faces béantes et penchées. 

  

En cet instant je m’aperçus que j’étais sans fers; mais je ne pus me rappeler où ni quand on me les avait ôtés. 

Alors il se fit un grand silence. J’étais parvenu à ma place. Au moment où le tumulte cessa dans la foule, il cessa aussi dans mes idées. Je compris tout à coup clairement ce que je n’avais fait qu’entrevoir confusément jusqu’alors, que le moment décisif était venu, et que j’étais là pour entendre ma sentence. 

  

L’explique qui pourra, de la manière dont cette idée me vint elle ne me causa pas de terreur. Les fenêtres étaient ouvertes; l’air et le bruit de la ville arrivaient librement du dehors; la salle était claire comme pour une noce; les gais rayons du soleil traçaient ça et là la figure lumineuse des croisées tantôt allongée sur le plancher, tantôt développée sur les tables, tantôt brisée à l’angle des murs, et de ces losanges éclatants aux fenêtres chaque rayon découpait dans l’air un grand prisme de poussière d’or. 

  

Les juges, au fond de la salle, avaient l’air satisfait, probablement de la joie d’avoir bientôt fini. Le visage du président, doucement éclairé par le reflet d’une vitre, avait quelque chose de calme et de bon, et un jeune assesseur causait presque gaiement en chiffonnant son rabat avec une jolie dame en chapeau rose, placée par faveur derrière lui. 

  

Les jurés seuls paraissaient blêmes et abattus, mais c’était apparemment de fatigue d’avoir veillé toute la nuit. Quelques-uns bâillaient. Rien, dans leur contenance, n’annonçait des hommes qui viennent de porter une sentence de mort, et sur les figures de ces bons bourgeois je ne devinais qu’une grande envie de dormir. 

  

En face de moi, une fenêtre était toute grande ouverte. J’entendais rire sur le quai des marchandes de fleurs; et, au bord de la croisée, une jolie petite plante jaune, toute pénétrée d’un rayon de soleil, jouait avec le vent dans une fente de la pierre. 

  

Comment une idée sinistre aurait-elle pu poindre parmi tant de gracieuses sensations? Inondé d’air et de soleil, il me fut impossible de penser à autre chose qu’à la liberté; l’espérance vint rayonner en moi comme le jour autour de moi; et, confiant, j’attendis ma sentence comme on attend la délivrance et la vie. 

  

Cependant mon avocat arriva. On l’attendait. Il venait de déjeuner copieusement et de bon appétit. 

  

Parvenu à sa place, il se pencha vers moi avec un sourire. 

– J’espère, me dit-il. 

– N’est-ce pas? répondis-je, léger et souriant aussi. 

  – Oui, reprit-il; je ne sais rien encore de leur déclaration, mais ils auront sans doute écarté la préméditation, et alors ce ne sera que les travaux forcés à perpétuité. 

– Que dites-vous là, monsieur? répliquai-je, indigné; plutôt cent fois la mort! 

  

Oui, la mort! – Et d’ailleurs, me répétait je ne sais quelle voix intérieure, qu’est-ce que je risque à dire cela? A-t-on jamais prononcé sentence de mort autrement qu’à minuit, aux flambeaux, dans une salle sombre et noire, et par une froide nuit de pluie et d’hiver? Mais au mois d’août, à huit heures du matin, un si beau jour, ces bons jurés, c’est impossible! Et mes yeux revenaient se fixer sur la jolie fleur jaune au soleil. 

  

Tout à coup le président, qui n’attendait que l’avocat, m’invita à me lever. La troupe porta les armes; comme par un mouvement électrique, toute l’assemblée fut debout au même instant. Une figure insignifiante et nulle, placée à une table au-dessous du tribunal, c’était, je pense, le greffier prit la parole, et lut le verdict que les jurés avaient prononcé en mon absence. Une sueur froide sortit de tous mes membres; je m’appuyai au mur pour ne pas tomber. 

  

– Avocat, avez-vous quelque chose à dire sur l’application de la peine? demanda le président. 

J’aurais eu, moi, tout à dire, mais rien ne me vint. 

Ma langue resta collée à mon palais. 

Le défenseur se leva. 

  

Je compris qu’il cherchait à atténuer la déclaration du jury, et à mettre dessous, au lieu de la peine qu’elle provoquait, l’autre peine, celle que j’avais été si blessé de lui voir espérer. 

  

Il fallut que l’indignation fût bien forte, pour se faire jour à travers les mille émotions qui se disputaient ma pensée. Je voulus répéter à haute voix ce que je lui avais déjà dit: Plutôt cent fois la mort! 

  

Mais l’haleine me manqua, et je ne pus que l’arrêter rudement par le bras, en criant avec une force convulsive: Non! 

  

Le procureur général combattit l’avocat, et je l’écoutai avec une satisfaction stupide. Puis les juges sortirent, puis ils rentrèrent, et le président me lut mon arrêt. 

  

– Condamné à mort! dit la foule; et, tandis qu’on m’emmenait, tout ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d’un édifice qui se démolit. Moi, je marchais, ivre et stupéfait. Une révolution venait de se faire en moi. Jusqu’à l’arrêt de mort, je m’étais senti respirer, palpiter vivre dans le même milieu que les autres hommes; maintenant je distinguais clairement comme une clôture entre le monde et moi. 

Rien ne m’apparaissait plus sous le même aspect qu’auparavant. Ces larges fenêtres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur cette jolie fleur, tout cela était blanc et pâle, de la couleur d’un linceul. Ces hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon passage, je leur trouvais des airs de fantômes. 

  

Au bas de l’escalier, une noire et sale voiture grillée m’attendait. Au moment d’y monter, je regardai au hasard dans la place. – Un condamné à mort! criaient les passants en courant vers la voiture. 

  

À travers le nuage qui me semblait s’être interposé entre les choses et moi, je distinguai deux jeunes filles qui me suivaient avec des yeux avides. – Bon, dit la plus jeune en battant des mains, ce sera dans six semaines! 

  

  

III 

  

Condamné à mort! 

  

Eh bien, pourquoi non? Les hommes, je me rappelle l’avoir lu dans je ne sais quel livre où il n’y avait que cela de bon, les hommes sont tous condamnés à mort avec des sursis indéfinis. Qu’y a-t-il donc de si changé à ma situation? 

  

Depuis l’heure où mon arrêt m’a été prononcé, combien sont morts qui s’arrangeaient pour une longue vie! Combien m’ont devancé qui, jeunes, libres et sains, comptaient bien aller voir tel jour tomber ma tête en place de Grève! Combien d’ici là peut-être qui marchent et respirent au grand air entrent et sortent à leur gré, et qui me devanceront encore! 

  

Et puis, qu’est-ce que la vie a donc de si regrettable pour moi? En vérité, le jour sombre et le pain noir du cachot, la portion de bouillon maigre puisée au baquet des galériens, être rudoyé, moi qui suis raffiné par l’éducation, être brutalisé des guichetiers et des gardes-chiourme, ne pas voir un être humain qui me croie digne d’une parole et à qui je le rende, sans cesse tressaillir et de ce que j’ai fait et de ce qu’on me fera: voilà à peu près les seuls biens que puisse m’enlever le bourreau. 

  

Ah, n’importe, c’est horrible! 

  

  

IV 

  

La voiture noire me transporta ici, dans ce hideux Bicêtre. 

  

Vu de loin, cet édifice a quelque majesté. Il se déroule à l’horizon, au front d’une colline, et à distance garde quelque chose de son ancienne splendeur, un air de château de roi. Mais à mesure que vous approchez, le palais devient masure. Les pignons dégradés blessent l’oeil. Je ne sais quoi de honteux et d’appauvri salit ces royales façades, on dirait que les murs ont une lèpre. Plus de vitres, plus de glaces aux fenêtres; mais de massifs barreaux de fer entre-croisés, auxquels se colle ça et là quelque hâve figure d’un galérien ou d’un fou. 

  

C’est la vie vue de près. 

 

   

V 

  

À peine arrivé, des mains de fer s’emparèrent de moi. On multiplia les précautions; point de couteau, point de fourchette pour mes repas, la camisole de force, une espèce de sac de toile à voilure, emprisonna mes bras; on répondait de ma vie. Je m’étais pourvu en cassation. On pouvait avoir pour six ou sept semaines cette affaire onéreuse, et il importait de me conserver sain et sauf à la place de Grève. 

  

Les premiers jours on me traita avec une douceur qui m’était horrible. Les égards d’un guichetier sentent l’échafaud. Par bonheur au bout de peu de jours, l’habitude reprit le dessus; ils me confondirent avec les autres prisonniers dans une commune brutalité, et n’eurent plus de ces distinctions inaccoutumées de politesse qui me remettaient sans cesse le bourreau sous les yeux. Ce ne fut pas la seule amélioration. Ma jeunesse, ma docilité, les soins de l’aumônier de la prison, et surtout quelques mots en latin que j’adressai au concierge, qui ne les comprit pas, m’ouvrirent la promenade une fois par semaine avec les autres détenus, et firent disparaître la camisole où j’étais paralysé. Après bien des hésitations, on m’a aussi donné de l’encre, du papier des plumes, et une lampe de nuit. 

  

Tous les dimanches, après la messe, on me lâche dans le préau, à l’heure de la récréation. Là, je cause avec les détenus: il le faut bien. Ils sont bonnes gens, les misérables. Ils me content leurs tours, ce serait à faire horreur, mais je sais qu’ils se vantent. 

  

Ils m’apprennent à parler argot, à rouscailler bigorne, comme ils disent. C’est toute une langue entée sur la langue générale comme une espèce d’excroissance hideuse, comme une verrue. Quelquefois une énergie singulière, un pittoresque effrayant: il y a du raisiné sur le trimar (du sang sur le chemin), épouser la veuve (être pendu), comme si la corde du gibet était veuve de tous les pendus. La tête d’un voleur a deux noms: la sorbonne, quand elle médite, raisonne et conseille le crime; la tronche, quand le bourreau la coupe. Quelquefois de l’esprit de vaudeville: un cachemire d’osier (une hotte de chiffonnier), la menteuse (la langue); et puis partout, à chaque instant, des mots bizarres, mystérieux, laids et sordides, venus on ne sait d’où: le taule (le bourreau), la cône (la mort), la placarde (la place des exécutions). On dirait des crapauds et des araignées. Quand on entend parler cette langue, cela fait l’effet de quelque chose de sale et de poudreux, d’une liasse de haillons que l’on secouerait devant vous. 

  

Du moins, ces hommes-là me plaignent, ils sont les seuls. Les geôliers, les guichetiers, les porte-clefs – je ne leur en veux pas – causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d’une chose. 

  

  

VI 

  

Je me suis dit: 

– Puisque j’ai le moyen d’écrire, pourquoi ne le ferais-je pas? Mais quoi écrire? Pris entre quatre murailles de pierre nue et froide, sans liberté pour mes pas, sans horizon pour mes yeux, pour unique distraction machinalement occupé tout le jour à suivre la marche lente de ce carré blanchâtre que le judas de ma porte découpe vis-à-vis sur le mur sombre, et, comme je le disais tout à l’heure, seul à seul avec une idée, une idée de crime et de châtiment, de meurtre et de mort! Est-ce que je puis avoir quelque chose à dire, moi qui n’ai plus rien à faire dans ce monde? Et que trouverai-je dans ce cerveau flétri et vide qui vaille la peine d’être écrit? 

  

Pourquoi non? Si tout, autour de moi, est monotone et décoloré, n’y a-t-il pas en moi une tempête, une lutte, une tragédie? Cette idée fixe qui me possède ne se présente-t-elle pas à moi à chaque heure, à chaque instant, sous une nouvelle forme, toujours plus hideuse et plus ensanglantée à mesure que le terme approche? Pourquoi n’essaierais-je pas de me dire à moi-même tout ce que j’éprouve de violent et d’inconnu dans la situation abandonnée où me voilà? Certes, la matière est riche; et, si abrégée que soit ma vie, il y aura bien encore dans les angoisses, dans les terreurs, dans les tortures qui la rempliront, de cette heure à la dernière, de quoi user cette plume et tarir cet encrier. – D’ailleurs, ces angoisses, le seul moyen d’en moins souffrir, c’est de les observer, et les peindre m’en distraira. 

  

Et puis, ce que j’écrirai ainsi ne sera peut-être pas inutile. Ce journal de mes souffrances, heure par heure, minute par minute, supplice par supplice, si j’ai la force de le mener jusqu’au moment où il me sera physiquement impossible de continuer, cette histoire, nécessairement inachevée, mais aussi complète que possible, de mes sensations, ne portera-t-elle point avec elle un grand et profond enseignement? N’y aura-t-il pas dans ce procès-verbal de la pensée agonisante, dans cette progression toujours croissante de douleurs, dans cette espèce d’autopsie intellectuelle d’un condamné, plus d’une leçon pour ceux qui condamnent? Peut-être cette lecture leur rendra-t-elle la main moins légère, quand il s’agira quelque autre fois de jeter une tête qui pense, une tête d’homme, dans ce qu’ils appellent la balance de la justice? Peut-être n’ont-ils jamais réfléchi, les malheureux, à cette lente succession de tortures que renferme la formule expéditive d’un arrêt de mort? Se sont-ils jamais seulement arrêtés à cette idée poignante que dans l’homme qu’ils retranchent il y a une intelligence; une intelligence qui avait compté sur la vie, une âme qui ne s’est point disposée pour la mort? Non. 

  

Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d’un couteau triangulaire, et pensent sans doute que pour le condamné il n’y a rien avant, rien après. 

  

Ces feuilles les détromperont. Publiées peut-être un jour, elles arrêteront quelques moments leur esprit sur les souffrances de l’esprit; car ce sont celles-là qu’ils ne soupçonnent pas. Ils sont triomphants de pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps. Hé! c’est bien de cela qu’il s’agit! Qu’est-ce que la douleur physique près de la douleur morale! 

  

Horreur et pitié, des lois faites ainsi! Un jour viendra, et peut-être ces Mémoires, derniers confidents d’un misérable, y auront-ils contribué… 

  

À moins qu’après ma mort le vent ne joue dans le préau avec ces morceaux de papier souillés de boue, ou qu’ils n’aillent pourrir à la pluie, collés en étoiles à la vitre cassée d’un guichetier. 

  

  

VII 

  

Que ce que j’écris ici puisse être un jour utile à d’autres, que cela arrête le juge prêt à juger, que cela sauve des malheureux, innocents ou coupables, de l’agonie à laquelle je suis condamné, pourquoi? à quoi bon? qu’importe? Quand ma tête aura été coupée, qu’est-ce que cela me fait qu’on en coupe d’autres? Est-ce que vraiment j’ai pu penser ces folies? Jeter bas l’échafaud après que j’y aurai monté! je vous demande un peu ce qui m’en reviendra. 

  

Quoi! le soleil, le printemps, les champs pleins de fleurs, les oiseaux qui s’éveillent le matin, les nuages, les arbres, la nature, la liberté, la vie, tout cela n’est plus à moi! 

  

Ah! c’est moi qu’il faudrait sauver! – Est-il bien vrai que cela ne se peut, qu’il faudra mourir demain, aujourd’hui peut-être, que cela est ainsi? Ô Dieu! l’horrible idée à se briser la tête au mur de son cachot! 

  

  

VIII 

  

Comptons ce qui me reste: 

Trois jours de délai après l’arrêt prononcé pour le pourvoi en cassation. 

Huit jours d’oubli au parquet de la cour d’assises, après quoi les pièces, comme ils disent, sont envoyées au ministre. 

Quinze jours d’attente chez le ministre, qui ne sait seulement pas qu’elles existent, et qui cependant est supposé les transmettre, après examen, à la cour de cassation. 

  

Là, classement, numérotage, enregistrement; car la guillotine est encombrée, et chacun ne doit passer qu’à son tour. Quinze jours pour veiller à ce qu’il ne vous soit pas fait de passe-droit. 

  

Enfin la cour s’assemble, d’ordinaire un jeudi, rejette vingt pourvois en masse, et renvoie le tout au ministre, qui renvoie au procureur général, qui renvoie au bourreau. Trois jours. 

  

Le matin du quatrième jour le substitut du procureur général se dit, en mettant sa cravate: – Il faut pourtant que cette affaire finisse. – Alors, si le substitut du greffier n’a pas quelque déjeuner d’amis qui l’en empêche, l’ordre d’exécution est minuté, rédigé, mis au net, expédié, et le lendemain dès l’aube on entend dans la place de Grève clouer une charpente, et dans les carrefours hurler à pleine voix des crieurs enroués. 

 

En tout six semaines. La petite fille avait raison. 

  

Or voilà cinq semaines au moins, six peut-être, je n’ose compter, que je suis dans ce cabanon de Bicêtre, et il me semble qu’il y a trois jours c’était jeudi. 

  

  

IX 

  

Je viens de faire mon testament. 

À quoi bon? Je suis condamné aux frais, et tout ce que j’ai y suffira à peine. La guillotine, c’est fort cher. 

Je laisse une mère, je laisse une femme, je laisse un enfant. 

Une petite fille de trois ans, douce, rose, frêle, avec de grands yeux noirs et de longs cheveux châtains. 

Elle avait deux ans et un mois quand je l’ai vue pour la dernière fois. 

Ainsi, après ma mort, trois femmes, sans fils, sans mari, sans père; trois orphelines de différente espèce; trois veuves du fait de la loi. 

  

J’admets que je sois justement puni; ces innocentes, qu’ont-elles fait? N’importe; on les déshonore, on les ruine. C’est la justice. Ce n’est pas que ma pauvre vieille mère m’inquiète; elle a soixante quatre ans, elle mourra du coup. Ou si elle va quelques jours encore, pourvu que jusqu’au dernier moment elle ait un peu de cendre chaude dans sa chaufferette, elle ne dira rien. 

  

Ma femme ne m’inquiète pas non plus; elle est déjà d’une mauvaise santé et d’un esprit faible. Elle mourra aussi. 

  

À moins qu’elle ne devienne folle. On dit que cela fait vivre; mais du moins, l’intelligence ne souffre pas; elle dort, elle est comme morte. 

  

Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, qui rit, qui joue, qui chante à cette heure et ne pense à rien, c’est celle-là qui me fait mal! 

  

  

X 

  

Voici ce que c’est que mon cachot: 

Huit pieds carrés. Quatre murailles de pierre de taille qui s’appuient à angle droit sur un pavé de dalles exhaussé d’un degré au-dessus du corridor extérieur. 

À droite de la porte, en entrant, une espèce d’enfoncement qui fait la dérision d’une alcôve. On y jette une botte de paille où le prisonnier est censé reposer et dormir, vêtu d’un pantalon de toile et d’une veste de coutil, hiver comme été. 

Au-dessus de ma tête, en guise de ciel, une noire voûte en ogive – c’est ainsi que cela s’appelle – à laquelle d’épaisses toiles d’araignée pendent comme des haillons. 

Du reste, pas de fenêtres, pas même de soupirail. 

Une porte où le fer cache le bois. 

  

Je me trompe; au centre de la porte, vers le haut, une ouverture de neuf pouces carrés, coupée d’une grille en croix, et que le guichetier peut fermer la nuit. 

  

Au-dehors, un assez long corridor éclairé, aéré au moyen de soupiraux étroits au haut du mur et divisé en compartiments de maçonnerie qui communiquent entre eux par une série de portes cintrées et basses; chacun de ces compartiments sert en quelque sorte d’antichambre à un cachot pareil au mien. C’est dans ces cachots que l’on met les forçats condamnés par le directeur de la prison à des peines de discipline. Les trois premiers cabanons sont réservés aux condamnés à mort, parce qu’étant plus voisins de la geôle ils sont plus commodes pour le geôlier. Ces cachots sont tout ce qui reste de l’ancien château de Bicêtre tel qu’il fut bâti dans le quinzième siècle par le cardinal de Winchester le même qui fit brûler Jeanne d’Arc. J’ai entendu dire cela à des curieux qui sont venus me voir l’autre jour dans ma loge, et qui me regardaient à distance comme une bête de la ménagerie. Le guichetier a eu cent sous. 

  

J’oubliais de dire qu’il y a nuit et jour un factionnaire de garde à la porte de mon cachot, et que mes yeux ne peuvent se lever vers la lucarne carrée sans rencontrer ses deux yeux fixes toujours ouverts. 

  

Du reste, on suppose qu’il y a de l’air et du jour dans cette boîte de pierre. 

  

  

  

  

  

Albert Camus—L’Étranger

 

Première partie

1

 

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile: «Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.» Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : «Ce n’est pas de ma faute.» II n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.

J’ai pris l’autobus à deux heures. II faisait très chaud. J’ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d’habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m’a dit: «On n’a qu’une mère.» Quand je suis parti, ils m’ont accompagné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.

 

J’ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c’est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit «oui» pour n’avoir plus à parler. 

L’asile est à deux kilomètres du village. J’ai fait le chemin à pied. J’ai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge m’a dit qu’il fallait que je rencontre le directeur. Comme il était occupé, j’ai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le concierge a parlé et ensuite, j’ai vu le directeur : il m’a reçu dans son bureau. C’était un petit vieux, avec la Légion d’honneur. Il m’a regardé de ses yeux clairs. Puis il m’a serré la main qu’il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. Il a consulté un dossier et m’a dit: «Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans. Vous étiez son seul soutien.» J’ai cru qu’il me reprochait quelque chose et j’ai commencé à lui expliquer. Mais il m’a interrompu: «Vous n’avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J’ai lu le dossier de votre mère. Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici.» J’ai dit: «Oui, monsieur le Directeur.» Il a ajouté: «Vous savez, elle avait des amis, des gens de son âge. Elle pouvait partager avec eux des intérêts qui sont d’un autre temps. Vous êtes jeune et elle devait s’ennuyer avec vous.» C’était vrai. Quand elle était à la maison, maman passait son temps à me suivre des yeux en silence. Dans les premiers jours où elle était à l’asile, elle pleurait souvent. Mais c’était à cause de l’habitude. Au bout de quelques mois, elle aurait pleuré si on l’avait retirée de l’asile. Toujours à cause de l’habitude. C’est un peu pour cela que dans la dernière année je n’y suis presque plus allé. Et aussi parce que cela me prenait mon dimanche — sans compter l’effort pour aller à l’autobus, prendre des tickets et faire deux heures de route. 

Le directeur m’a encore parlé. Mais je ne l’écoutais presque plus. Puis il m’a dit: «Je suppose que vous voulez voir votre mère.» Je me suis levé sans rien dire et il m’a précédé vers la porte. Dans l’escalier, il m’a expliqué: «Nous l’avons transportée dans notre petite morgue. Pour ne pas impressionner les autres. Chaque fois qu’un pensionnaire meurt, les autres sont nerveux pendant deux ou trois jours. Et ça rend le service difficile.» Nous avons traversé une cour où il y avait beaucoup de vieillards, bavardant par petits groupes. Ils se taisaient quand nous passions. Et derrière nous, les conversations reprenaient. On aurait dit d’un jacassement assourdi de perruches. A la porte d’un petit bâtiment, le directeur m’a quitté: «Je vous laisse, monsieur Meursault. Je suis à votre disposition dans mon bureau. En principe, l’enterrement est fixé à dix heures du matin. Nous avons pensé que vous pourrez ainsi veiller la disparue. Un dernier mot: votre mère a, paraît-il, exprimé souvent à ses compagnons le désir d’être enterrée religieusement. J’ai pris sur moi de faire le nécessaire. Mais je voulais vous en informer.» Je l’ai remercié. Maman, sans être athée, n’avait jamais pensé de son vivant à la religion. 

 

Je suis entré. C’était une salle très claire, blanchie à la chaux et recouverte d’une verrière. Elle était meublée de chaises et de chevalets en forme de X. Deux d’entre eux, au centre, supportaient une bière recouverte de son couvercle. On voyait seulement des vis brillantes, à peine enfoncées, se détacher sur les planches passées au brou de noix. Près de la bière, il y avait une infirmière arabe en sarrau blanc, un foulard de couleur vive sur la tête. 

A ce moment, le concierge est entré derrière mon dos. Il avait dû courir. Il a bégayé un peu: «On l’a couverte, mais je dois dévisser la bière pour que vous puissiez la voir.» Il s’approchait de la bière quand je l’ai arrêté. Il m’a dit : « Vous ne voulez pas? » J’ai répondu: «Non.» Il s’est interrompu et j’étais gêné parce que je sentais que je n’aurais pas dû dire cela. Au bout d’un moment, il m’a regardé et il m’a demandé : « Pourquoi ? » mais sans reproche, comme s’il s’informait. J’ai dit : « Je ne sais pas. » Alors, tortillant sa moustache blanche, il a déclaré sans me regarder : « Je comprends. » Il avait de beaux yeux, bleu clair, et un teint un peu rouge. Il m’a donné une chaise et lui-même s’est assis un peu en arrière de moi. La garde s’est levée et s’est dirigée vers la sortie. A ce moment, le concierge m’a dit: «C’est un chancre qu’elle a.» Comme je ne comprenais pas, j’ai regardé l’infirmière et j’ai vu qu’elle portait sous les yeux un bandeau qui faisait le tour de la tête. A la hauteur du nez, le bandeau était plat. On ne voyait que la blancheur du bandeau dans son visage. 

Quand elle est partie, le concierge a parlé: « Je vais vous laisser seul.» Je ne sais pas quel geste j’ai fait, mais il est resté, debout derrière moi. Cette présence dans mon dos me gênait. La pièce était pleine d’une belle lumière de fin d’après-midi. Deux frelons bourdonnaient contre la verrière. Et je sentais le sommeil me gagner. J’ai dit au concierge, sans me retourner vers lui: «II y a longtemps que vous êtes là?» Immédiatement il a répondu: «Cinq ans — comme s’il avait attendu depuis toujours ma demande. 

Ensuite, il a beaucoup bavardé. On l’aurait bien étonné en lui disant qu’il finirait concierge à l’asile de Marengo. Il avait soixante-quatre ans et il était Parisien. A ce moment je l’ai interrompu: «Ah ! vous n’êtes pas d’ici?» Puis je me suis souvenu qu’avant de me conduire chez le directeur, il m’avait parlé de maman. Il m’avait dit qu’il fallait l’enterrer très vite, parce que dans la plaine il faisait chaud, surtout dans ce pays. C’est alors qu’il m’avait appris qu’il avait vécu à Paris et qu’il avait du mal à l’oublier. A Paris, on reste avec le mort trois, quatre jours quelquefois. Ici on n’a pas le temps, on ne s’est pas fait à l’idée que déjà il faut courir derrière le corbillard. Sa femme lui avait dit alors: «Tais-toi, ce ne sont pas des choses à raconter à monsieur.» Le vieux avait rougi et s’était excusé. J’étais intervenu pour dire: «Mais non. Mais non.» Je trouvais ce qu’il racontait juste et intéressant. 

 

Dans la petite morgue, il m’a appris qu’il était entré à l’asile comme indigent. Comme il se sentait valide, il s’était proposé pour cette place de concierge. Je lui ai fait remarquer qu’en somme il était un pensionnaire. Il m’a dit que non. J’avais déjà été frappé par la façon qu’il avait de dire: «ils», «les autres», et plus rarement «les vieux», en parlant des pensionnaires dont certains n’étaient pas plus âgés que lui. Mais naturellement, ce n’était pas la même chose. Lui était concierge, et, dans une certaine mesure, il avait des droits sur eux. 

La garde est entrée à ce moment. Le soir était tombé brusquement. Très vite, la nuit s’était épaissie au-dessus de la verrière. Le concierge a tourné le commutateur et j’ai été aveuglé par l’éclaboussement soudain de la lumière. Il m’a invité à me rendre au réfectoire pour dîner. Mais je n’avais pas faim. Il m’a offert alors d’apporter une tasse de café au lait. Comme j’aime beaucoup le café au lait, j’ai accepté et il est revenu un moment après avec un plateau. J’ai bu. J’ai eu alors envie de fumer. Mais j’ai hésité parce que je ne savais pas si je pouvais le faire devant maman. J’ai réfléchi, cela n’avait aucune importance. J’ai offert une cigarette au concierge et nous avons fumé. 

A un moment, il m’a dit: «Vous savez, les amis de madame votre mère vont venir la veiller aussi. C’est la coutume. Il faut que j’aille chercher des chaises et du café noir.» Je lui ai demandé si on pouvait éteindre une des lampes. L’éclat de la lumière sur les murs blancs me fatiguait. Il m’a dit que ce n’était pas possible. L’installation était ainsi faite : c’était tout ou rien. Je n’ai plus beaucoup fait attention à lui. Il est sorti, est revenu, a disposé des chaises. Sur l’une d’elles, il a empilé des tasses autour d’une cafetière. Puis il s’est assis en face de moi, de l’autre côté de maman. La garde était aussi au fond, le dos tourné. Je ne voyais pas ce qu’elle faisait. Mais au mouvement de ses bras, je pouvais croire qu’elle tricotait. Il faisait doux, le café m’avait réchauffé et par la porte ouverte entrait une odeur de nuit et de fleurs. Je crois que j’ai somnolé un peu. 

C’est un frôlement qui m’a réveillé. D’avoir fermé les yeux, la pièce m’a paru encore plus éclatante de blancheur. Devant moi, il n’y avait pas une ombre et chaque objet, chaque angle, toutes les courbes se dessinaient avec une pureté blessante pour les yeux. C’est à ce moment que les amis de maman sont entrés. Ils étaient en tout une dizaine, et ils glissaient en silence dans cette lumière aveuglante. Ils se sont assis sans qu’aucune chaise grinçât. Je les voyais comme je n’ai jamais vu personne et pas un détail de leurs visages ou de leurs habits ne m’échappait. Pourtant je ne les entendais pas et j’avais peine à croire à leur réalité. Presque toutes les femmes portaient un tablier et le cordon qui les serrait à la taille faisait encore ressortir leur ventre bombé. Je n’avais encore jamais remarqué à quel point les vieilles femmes pouvaient avoir du ventre. Les hommes étaient presque tous très maigres et tenaient des cannes. Ce qui me frappait dans leurs visages, c’est que je ne voyais pas leurs yeux, mais seulement une lueur sans éclat au milieu d’un nid de rides. Lorsqu’ils se sont assis, la plupart m’ont regardé et ont hoché la tête avec gêne, les lèvres toutes mangées par leur bouche sans dents, sans que je puisse savoir s’ils me saluaient ou s’il s’agissait d’un tic. Je crois plutôt qu’ils me saluaient. C’est à ce moment que je me suis aperçu qu’ils étaient tous assis en face de moi à dodeliner de la tête, autour du concierge. J’ai eu un moment l’impression ridicule qu’ils étaient là pour me juger. 

Peu après, une des femmes s’est mise à pleurer. Elle était au second rang, cachée par une de ses compagnes, et je la voyais mal. Elle pleurait à petits cris, régulièrement : il me semblait qu’elle ne s’arrêterait jamais. Les autres avaient l’air de ne pas l’entendre. Ils étaient affaissés, mornes et silencieux. Ils regardaient la bière ou leur canne, ou n’importe quoi, mais ils ne regardaient que cela. La femme pleurait toujours. J’étais très étonné parce que je ne la connaissais pas. J’aurais voulu ne plus l’entendre. Pourtant je n’osais pas le lui dire. Le concierge s’est penché vers elle, lui a parlé, mais elle a secoué la tête, a bredouillé quelque chose, et a continué de pleurer avec la même régularité. Le concierge est venu alors de mon côté. Il s’est assis près de moi. Après un assez long moment, il m’a renseigné sans me regarder: «Elle était très liée avec madame votre mère. Elle dit que c’était sa seule amie ici et que maintenant elle n’a plus personne.» 

Nous sommes restés un long moment ainsi. Les soupirs et les sanglots de la femme se faisaient plus rares. Elle reniflait beaucoup. Elle s’est tue enfin. Je n’avais plus sommeil, mais j’étais fatigué et les reins me faisaient mal. A présent c’était le silence de tous ces gens qui m’était pénible. De temps en temps seulement, j’entendais un bruit singulier et je ne pouvais comprendre ce qu’il était. A la longue, j’ai fini par deviner que quelques-uns d’entre les vieillards suçaient l’intérieur de leurs joues et laissaient échapper ces clappements bizarres. Ils ne s’en apercevaient pas tant ils étaient absorbés dans leurs pensées. J’avais même l’impression que cette morte, couchée au milieu d’eux, ne signifiait rien à leurs yeux. Mais je crois maintenant que c’était une impression fausse. 

 

Nous avons tous pris du café, servi par le concierge. Ensuite, je ne sais plus. La nuit a passé. Je me souviens qu’à un moment j’ai ouvert les yeux et j’ai vu que les vieillards dormaient tassés sur eux-mêmes, à l’exception d’un seul qui, le menton sur le dos de ses mains agrippées à la canne, me regardait fixement comme s’il n’attendait que mon réveil. Puis j’ai encore dormi. Je me suis réveillé parce que j’avais de plus en plus mal aux reins. Le jour glissait sur la verrière. Peu après, l’un des vieillards s’est réveillé et il a beaucoup toussé. Il crachait dans un grand mouchoir à carreaux et chacun de ses crachats était comme un arrachement. Il a réveillé les autres et le concierge a dit qu’ils devraient partir. Ils se sont levés. Cette veille incommode leur avait fait des visages de cendre. En sortant, et à mon grand étonnement, ils m’ont tous serré la main — comme si cette nuit où nous n’avions pas échangé un mot avait accru notre intimité. 

J’étais fatigué. Le concierge m’a conduit chez lui et j’ai pu faire un peu de toilette. J’ai encore pris du café au lait qui était très bon. Quand je suis sorti, le jour était complètement levé. Au-dessus des collines qui séparent Marengo de la mer, le ciel était plein de rougeurs. Et le vent qui passait au-dessus d’elles apportait ici une odeur de sel. C’était une belle journée qui se préparait. Il y avait longtemps que j’étais allé à la campagne et je sentais quel plaisir j’aurais pris à me promener s’il n’y avait pas eu maman. 

Mais j’ai attendu dans la cour, sous un platane. Je respirais l’odeur de la terre fraîche et je n’avais plus sommeil. J’ai pensé aux collègues du bureau. A cette heure, ils se levaient pour aller au travail : pour moi c’était toujours l’heure la plus difficile. J’ai encore réfléchi un peu à ces choses, mais j’ai été distrait par une cloche qui sonnait à l’intérieur des bâtiments. Il y a eu du remue-ménage derrière les fenêtres, puis tout s’est calmé. Le soleil était monté un peu plus dans le ciel : il commençait à chauffer mes pieds. Le concierge a traversé la cour et m’a dit que le directeur me demandait. Je suis allé dans son bureau. Il m’a fait signer un certain nombre de pièces. J’ai vu qu’il était habillé de noir avec un pantalon rayé. Il a pris le téléphone en main et il m’a interpellé: «Les employés des pompes funèbres sont là depuis un moment. Je vais leur demander de venir fermer la bière. Voulez-vous auparavant voir votre mère une dernière fois ? » J’ai dit non. Il a ordonné dans le téléphone en baissant la voix : « Figeac, dites aux hommes qu’ils peuvent aller.» 

Ensuite il m’a dit qu’il assisterait à l’enterrement et je l’ai remercié. Il s’est assis derrière son bureau, il a croisé ses petites jambes. Il m’a averti que moi et lui serions seuls, avec l’infirmière de service. En principe, les pensionnaires ne devaient pas assister aux enterrements. Il les laissait seulement veiller: C’est une question d’humanité », a-t-il remarqué. Mais en l’espèce, il avait accordé l’autorisation de suivre le convoi à un vieil ami de maman : «Thomas Ferez.» Ici, le directeur a souri. Il m’a dit: «Vous comprenez, c’est un sentiment un peu puéril. Mais lui et votre mère ne se quittaient guère. A l’asile, on les plaisantait, on disait à Ferez: «C’est votre fiancée.» Lui riait. Ça leur faisait plaisir. Et le fait est que la mort de Mme Meursault l’a beaucoup affecté. Je n’ai pas cru devoir lui refuser l’autorisation. Mais sur le conseil du médecin visiteur, je lui ai interdit la veillée d’hier.» 

Nous sommes restés silencieux assez longtemps. Le directeur s’est levé et a regardé par la fenêtre de son bureau. 

 

A un moment, il a observé: «Voilà déjà le curé de Marengo. Il est en avance.» Il m’a prévenu qu’il faudrait au moins trois quarts d’heure de marche pour aller à l’église qui est au village même. Nous sommes descendus. Devant le bâtiment, il y avait le curé et deux enfants de chœur. L’un de ceux-ci tenait un encensoir et le prêtre se baissait vers lui pour régler la longueur de la chaîne d’argent. Quand nous sommes arrivés, le prêtre s’est relevé. Il m’a appelé «mon fils» et m’a dit quelques mots. Il est entré ; je l’ai suivi. 

J’ai vu d’un coup que les vis de la bière étaient enfoncées et qu’il y avait quatre hommes noirs dans la pièce. J’ai entendu en même temps le directeur me dire que la voiture attendait sur la route et le prêtre commencer ses prières. A partir de ce moment, tout est allé très vite. Les hommes se sont avancés vers la bière avec un drap. Le prêtre, ses suivants, le directeur et moi-même sommes sortis. Devant la porte, il y avait une dame que je ne connaissais pas: «M. Meursault», a dit le directeur. Je n’ai pas entendu le nom de cette dame et j’ai compris seulement qu’elle était infirmière déléguée. Elle a incliné sans un sourire son visage osseux et long. Puis nous nous sommes rangés pour laisser passer le corps. Nous avons suivi les porteurs et nous sommes sortis de l’asile. Devant la porte, il y avait la voiture. Vernie, oblongue et brillante, elle faisait penser à un plumier. A côté d’elle, il y avait l’ordonnateur, petit homme aux habits ridicules, et un vieillard à l’allure empruntée. J’ai compris que c’était M. Ferez. Il avait un feutre mou à la calotte ronde et aux ailes larges (il l’a ôté quand la bière a passé la porte), un costume dont le pantalon tire-bouchonnait sur les souliers et un nœud d’étoffe noire trop petit pour sa chemise à grand col blanc. Ses lèvres tremblaient au-dessous d’un nez truffé de points noirs. Ses cheveux blancs assez fins laissaient passer de curieuses oreilles ballantes et mal ourlées dont la couleur rouge sang dans ce visage blafard me frappa. L’ordonnateur nous donna nos places. Le curé marchait en avant, puis la voiture. Autour d’elle, les quatre hommes. Derrière, le directeur, moi-même et, fermant la marche, l’infirmière déléguée et M. Ferez. 

Le ciel était déjà plein de soleil. Il commençait à peser sur la terre et la chaleur augmentait rapidement. Je ne sais pas pourquoi nous avons attendu assez longtemps avant de nous mettre en marche. J’avais chaud sous mes vêtements sombres. Le petit vieux, qui s’était recouvert, a de nouveau ôté son chapeau. Je m’étais un peu tourné de son côté, et je le regardais lorsque le directeur m’a parlé de lui. Il m’a dit que souvent ma mère et M. Ferez allaient se promener le soir jusqu’au village, accompagnés d’une infirmière. Je regardais la campagne autour de moi. A travers les lignes de cyprès qui menaient aux collines près du ciel, cette terre rousse et verte, ces maisons rares et bien dessinées, je comprenais maman. Le soir, dans ce pays, devait être comme une trêve mélancolique. Aujourd’hui, le soleil débordant qui faisait tressaillir le paysage le rendait inhumain et déprimant. 

 

Nous nous sommes mis en marche. C’est à ce moment que je me suis aperçu que Ferez claudiquait légèrement. La voiture, peu à peu, prenait de la vitesse et le vieillard perdait du terrain. L’un des hommes qui entouraient la voiture s’était laissé dépasser aussi et marchait maintenant à mon niveau. J’étais surpris de la rapidité avec laquelle le soleil montait dans le ciel. Je me suis aperçu qu’il y avait déjà longtemps que la campagne bourdonnait du chant des insectes et de crépitements d’herbe. La sueur coulait sur mes joues. Comme je n’avais pas de chapeau, je m’éventais avec mon mouchoir. L’employé des pompes funèbres m’a dit alors quelque chose que je n’ai pas entendu. En même temps, il s’essuyait le crâne avec un mouchoir qu’il tenait dans sa main gauche, la main droite soulevant le bord de sa casquette. Je lui ai dit: «Comment?» Il a répété en montrant le ciel: «Ça tape.» J’ai dit: «Oui.» Un peu après, il m’a demandé: «C’est votre mère qui est là?» J’ai encore dit : «Oui.» «Elle était vieille?» J’ai répondu: «Comme ça», parce que je ne savais pas le chiffre exact. Ensuite, il s’est tu. Je me suis retourné et j’ai vu le vieux Ferez à une cinquantaine de mètres derrière nous. Il se hâtait en balançant son feutre à bout de bras. J’ai regardé aussi le directeur. Il marchait avec beaucoup de dignité, sans un geste inutile. Quelques gouttes de sueur perlaient sur son front, mais il ne les essuyait pas. 

Il me semblait que le convoi marchait un peu plus vite. Autour de moi, c’était toujours la même campagne lumineuse gorgée de soleil. L’éclat du ciel était insoutenable. A un moment donné, nous sommes passés sur une partie de la route qui avait été récemment refaite. Le soleil avait fait éclater le goudron. Les pieds y enfonçaient et laissaient ouverte sa pulpe brillante. Au-dessus de la voiture, le chapeau du cocher, en cuir bouilli, semblait avoir été pétri dans cette boue noire. J’étais un peu perdu entre le ciel bleu et blanc et la monotonie de ces couleurs, noir gluant du goudron ouvert, noir terne des habits, noir laqué de la voiture. Tout cela, le soleil, l’odeur de cuir et de crottin de la voiture, celle du vernis et celle de l’encens, la fatigue d’une nuit d’insomnie, me troublait le regard et les idées. Je me suis retourné une fois de plus : Ferez m’a paru très loin, perdu dans une nuée de chaleur, puis je ne l’ai plus aperçu. Je l’ai cherché du regard et j’ai vu qu’il avait quitté la route et pris à travers champs. J’ai constaté aussi que devant moi la route tournait. J’ai compris que Ferez qui connaissait le pays coupait au plus court pour nous rattraper. Au tournant il nous avait rejoints. Puis nous l’avons perdu. Il a repris encore à travers champs et comme cela plusieurs fois. Moi, je sentais le sang qui me battait aux tempes. 

 

Tout s’est passé ensuite avec tant de précipitation, de certitude et de naturel, que je ne me souviens plus de rien. Une chose seulement : à l’entrée du village, l’infirmière déléguée m’a parlé. Elle avait une voix singulière qui n’allait pas avec son visage, une voix mélodieuse et tremblante. Elle m’a dit: «Si on va doucement, on risque une insolation. Mais si on va trop vite, on est en transpiration et dans l’église on attrape un chaud et froid.» Elle avait raison. Il n’y avait pas d’issue. J’ai encore gardé quelques images de cette journée : par exemple, le visage de Ferez quand, pour la dernière fois, il nous a rejoints près du village. De grosses larmes d’énervement et de peine ruisselaient sur ses joues. Mais à cause des rides, elles ne s’écoulaient pas. Elles s’étalaient, se rejoignaient et formaient un vernis d’eau sur ce visage détruit. Il y a eu encore l’église et les villageois sur les trottoirs, les géraniums rouges sur les tombes du cimetière, l’évanouissement de Ferez (on eût dit un pantin disloqué), la terre couleur de sang qui roulait sur la bière de maman, la chair blanche des racines qui s’y mêlaient, encore du monde, des voix, le village, l’attente devant un café, l’incessant ronflement du moteur, et ma joie quand l’autobus est entré dans le nid de lumières d’Alger et que j’ai pensé que j’allais me coucher et dormir pendant douze heures. 

2

En me réveillant, j’ai compris pourquoi mon patron avait l’air mécontent quand je lui ai demandé mes deux jours de congé : c’est aujourd’hui samedi. Je l’avais pour ainsi dire oublié, mais en me levant, cette idée m’est venue. Mon patron, tout naturellement, a pensé que j’aurais ainsi quatre jours de vacances avec mon dimanche et cela ne pouvait pas lui faire plaisir. Mais d’une part, ce n’est pas de ma faute si on a enterré maman hier au lieu d’aujourd’hui et d’autre part, j’aurais eu mon samedi et mon dimanche de toute façon. Bien entendu, cela ne m’empêche pas de comprendre tout de même mon patron. 

J’ai eu de la peine à me lever parce que j’étais fatigué de ma journée d’hier. Pendant que je me rasais, je me suis demandé ce que j’allais faire et j’ai décidé d’aller me baigner. J’ai pris le tram pour aller à l’établissement de bains du port. Là, j’ai plongé dans la passe. Il y avait beaucoup de jeunes gens. J’ai retrouvé dans l’eau Marie Gardona, une ancienne dactylo de mon bureau dont j’avais eu envie à l’époque. Elle aussi, je crois. Mais elle est partie peu après et nous n’avons pas eu le temps. Je l’ai aidée à monter sur une bouée et, dans ce mouvement, j’ai effleuré ses seins. J’étais encore dans l’eau quand elle était déjà à plat ventre sur la bouée. Elle s’est retournée vers moi. Elle avait les cheveux dans les yeux et elle riait. Je me suis hissé à côté d’elle sur la bouée. Il faisait bon et, comme en plaisantant, j’ai laissé aller ma tête en arrière et je l’ai posée sur son ventre. Elle n’a rien dit et je suis resté ainsi. J’avais tout le ciel dans les yeux et il était bleu et doré. Sous ma nuque, je sentais le ventre de Marie battre doucement. Nous sommes restés longtemps sur la bouée, à moitié endormis. Quand le soleil est devenu trop fort, elle a plongé et je l’ai suivie. Je l’ai rattrapée, j’ai passé ma main autour de sa taille et nous avons nagé ensemble. Elle riait toujours. Sur le quai, pendant que nous nous séchions, elle m’a dit: «Je suis plus brune que vous.» Je lui ai demandé si elle voulait venir au cinéma, le soir. Elle a encore ri et m’a dit qu’elle avait envie de voir un film avec Fernandel. Quand nous nous sommes rhabillés, elle a eu l’air très surprise de me voir avec une cravate noire et elle m’a demandé si j’étais en deuil. Je lui ai dit que maman était morte. Comme elle voulait savoir depuis quand, j’ai répondu: «Depuis hier.» Elle a eu un petit recul, mais n’a fait aucune remarque. J’ai eu envie de lui dire que ce n’était pas de ma faute, mais je me suis arrêté parce que j’ai pensé que je l’avais déjà dit à mon patron. Cela ne signifiait rien. De toute façon on est toujours un peu fautif. 

 

Le soir, Marie avait tout oublié. Le film était drôle par moments et puis vraiment trop bête. Elle avait sa jambe contre la mienne. Je lui caressais les seins. Vers la fin de la séance, je l’ai embrassée, mais mal. En sortant, elle est venue chez moi. 

Quand je me suis réveillé, Marie était partie. Elle m’avait expliqué qu’elle devait aller chez sa tante. J’ai pensé que c’était dimanche et cela m’a ennuyé: je n’aime pas le dimanche. Alors, je me suis retourné dans mon lit, j’ai cherché dans le traversin l’odeur de sel que les cheveux de Marie y avaient laissée et j’ai dormi jusqu’à dix heures. J’ai fumé ensuite des cigarettes, toujours couché, jusqu’à midi. Je ne voulais pas déjeuner chez Céleste comme d’habitude parce que, certainement, ils m’auraient posé des questions et je n’aime pas cela. Je me suis fait cuire des œufs et je les ai mangés à même le plat, sans pain parce que je n’en avais plus et que je ne voulais pas descendre pour en acheter. 

Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et j’ai erré dans l’appartement. Il était commode quand maman était là. Maintenant il est trop grand pour moi et j’ai dû transporter dans ma chambre la table de la salle à manger. Je ne vis plus que dans cette pièce, entre les chaises de paille un peu creusées, l’armoire dont la glace est jaunie, la table de toilette et le lit de cuivre. Le reste est à l’abandon. Un peu plus tard, pour faire quelque chose, j’ai pris un vieux journal et je l’ai lu. J’y ai découpé une réclame des sels Kruschen et je l’ai collée dans un vieux cahier où je mets les choses qui m’amusent dans les journaux. Je me suis aussi lavé les mains et, pour finir, je me suis mis au balcon. 

Ma chambre donne sur la rue principale du faubourg. L’après-midi était beau. Cependant, le pavé était gras, les gens rares et pressés encore. C’étaient d’abord des familles allant en promenade, deux petits garçons en costume marin, la culotte au-dessous du genou, un peu empêtrés dans leurs vêtements raides, et une petite fille avec un gros nœud rosé et des souliers noirs vernis. Derrière eux, une mère énorme, en robe de soie marron, et le père, un petit homme assez frêle que je connais de vue. Il avait un canotier, un nœud papillon et une canne à la main. En le voyant avec sa femme, j’ai compris pourquoi dans le quartier on disait de lui qu’il était distingué. Un peu plus tard passèrent les jeunes gens du faubourg, cheveux laqués et cravate rouge, le veston très cintré, avec une pochette brodée et des souliers à bouts carrés. J’ai pensé qu’ils allaient aux cinémas du centre. C’était pourquoi ils partaient si tôt et se dépêchaient vers le tram en riant très fort. 

Après eux, la rue peu à peu est devenue déserte. Les spectacles étaient partout commencés, je crois. Il n’y avait plus dans la rue que les boutiquiers et les chats. Le ciel était pur mais sans éclat au-dessus des ficus qui bordent la rue. Sur le trottoir d’en face, le marchand de tabac a sorti une chaise, l’a installée devant sa porte et l’a enfourchée en s’appuyant des deux bras sur le dossier. Les trams tout à l’heure bondés étaient presque vides. Dans le petit café «Chez Pierrot», à côté du marchand de tabac, le garçon balayait de la sciure dans la salle déserte. C’était vraiment dimanche. 

 

J’ai retourné ma chaise et je l’ai placée comme celle du marchand de tabac parce que j’ai trouvé que c’était plus commode. J’ai fumé deux cigarettes, je suis rentré pour prendre un morceau de chocolat et je suis revenu le manger à la fenêtre. Peu après, le ciel s’est assombri et j’ai cru que nous allions avoir un orage d’été. Il s’est découvert peu à peu cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la rue comme une promesse de pluie qui l’a rendue plus sombre. Je suis resté longtemps à regarder le ciel. 

A cinq heures, des tramways sont arrivés dans le bruit. Ils ramenaient du stade de banlieue des grappes de spectateurs perchés sur les marchepieds et les rambardes. Les tramways suivants ont ramené les joueurs que j’ai reconnus à leurs petites valises. Ils hurlaient et chantaient à pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs m’ont fait des signes. L’un m’a même crié: «On les a eus.» Et j’ai fait: «Oui», en secouant la tête. A partir de ce moment, les autos ont commencé à affluer. 

La journée a tourné encore un peu. Au-dessus des toits, le ciel est devenu rougeâtre et, avec le soir naissant, les rues se sont animées. Les promeneurs revenaient peu à peu. J’ai reconnu le monsieur distingué au milieu d’autres. Les enfants pleuraient ou se laissaient tramer. Presque aussitôt, les cinémas du quartier ont déversé dans la rue un flot de spectateurs. Parmi eux, les jeunes gens avaient des gestes plus décidés que d’habitude et j’ai pensé qu’ils avaient vu un film d’aventures. Ceux qui revenaient des cinémas de la ville arrivèrent un peu plus tard. Ils semblaient plus graves. Ils riaient encore, mais de temps en temps, ils paraissaient fatigués et songeurs. Ils sont restés dans la rue, allant et venant sur le trottoir d’en face. Les jeunes filles du quartier, en cheveux, se tenaient par le bras. Les jeunes gens s’étaient arrangés pour les croiser et ils lançaient des plaisanteries dont elles riaient en détournant la tête. Plusieurs d’entre elles, que je connaissais, m’ont fait des signes. 

Les lampes de la rue se sont alors allumées brusquement et elles ont fait pâlir les premières étoiles qui montaient dans la nuit. J’ai senti mes yeux se fatiguer à regarder ainsi les trottoirs avec leur chargement d’hommes et de lumières. Les lampes faisaient luire le pavé mouillé, et les tramways, à intervalles réguliers, mettaient leurs reflets sur des cheveux brillants, un sourire ou un bracelet d’argent. Peu après, avec les tramways plus rares et la nuit déjà noire au-dessus des arbres et des lampes, le quartier s’est vidé insensiblement, jusqu’à ce que le premier chat traverse lentement la rue de nouveau déserte. J’ai pensé alors qu’il fallait dîner. J’avais un peu mal au cou d’être resté longtemps appuyé sur le dos de ma chaise. Je suis descendu acheter du pain et des pâtes, j’ai fait ma cuisine et j’ai mangé debout. J’ai voulu fumer une cigarette à la fenêtre, mais l’air avait fraîchi et j’ai eu un peu froid. J’ai fermé mes fenêtres et en revenant j’ai vu dans la glace un bout de table où ma lampe à alcool voisinait avec des morceaux de pain. J’ai pensé que c’était toujours un dimanche de tiré, que maman était maintenant enterrée, que j’allais reprendre mon travail et que, somme toute, il n’y avait rien de changé. 

3

Aujourd’hui j’ai beaucoup travaillé au bureau. Le patron a été aimable. Il m’a demandé si je n’étais pas trop fatigué et il a voulu savoir aussi l’âge de maman. J’ai dit «une soixantaine d’années», pour ne pas me tromper et je ne sais pas pourquoi il a eu l’air d’être soulagé et de considérer que c’était une affaire terminée. 

Il y avait un tas de connaissements qui s’amoncelaient sur ma table et il a fallu que je les dépouille tous. Avant de quitter le bureau pour aller déjeuner, je me suis lavé les mains. A midi, j’aime bien ce moment. Le soir, j’y trouve moins de plaisir parce que la serviette roulante qu’on utilise est tout à fait humide: elle a servi toute la journée. J’en ai fait la remarque un jour à mon patron. Il m’a répondu qu’il trouvait cela regrettable, mais que c’était tout de même un détail sans importance. Je suis sorti un peu tard, à midi et demi, avec Emmanuel, qui travaille à l’expédition. Le bureau donne sur la mer et nous avons perdu un moment à regarder les cargos dans le port brûlant de soleil. A ce moment, un camion est arrivé dans un fracas de chaînes et d’explosions. Emmanuel m’a demandé «si on y allait» et je me suis mis à courir. Le camion nous a dépassés et nous nous sommes lancés à sa poursuite. J’étais noyé dans le bruit et la poussière. Je ne voyais plus rien et ne sentais que cet élan désordonné de la course, au milieu des treuils et des machines, des mâts qui dansaient sur l’horizon et des coques que nous longions. J’ai pris appui le premier et j’ai sauté au vol. Puis j’ai aidé Emmanuel à s’asseoir. Nous étions hors de souffle, le camion sautait sur les pavés inégaux du quai, au milieu de la poussière et du soleil. Emmanuel riait à perdre haleine. 

Nous sommes arrivés en nage chez Céleste. Il était toujours là, avec son gros ventre, son tablier et ses moustaches blanches. Il m’a demandé si «ça allait quand même». Je lui ai dit que oui et que j’avais faim. J’ai mangé très vite et j’ai pris du café. Puis je suis rentré chez moi, j’ai dormi un peu parce que j’avais trop bu de vin et, en me réveillant, j’ai eu envie de fumer. Il était tard et j’ai couru pour attraper un tram. J’ai travaillé tout l’après-midi. Il faisait très chaud dans le bureau et le soir, en sortant, j’ai été heureux de revenir en marchant lentement le long des quais. Le ciel était vert, je me sentais content. Tout de même, je suis rentré directement chez moi parce que je voulais me préparer des pommes de terre bouillies. 

 

En montant, dans l’escalier noir, j’ai heurté le vieux Salamano, mon voisin de palier. Il était avec son chien. Il y a huit ans qu’on les voit ensemble. L’épagneul a une maladie de peau, le rouge, je crois, qui lui fait perdre presque tous ses poils et qui le couvre de plaques et de croûtes brunes. A force de vivre avec lui, seuls tous les deux dans une petite chambre, le vieux Salamano a fini par lui ressembler. Il a des croûtes rougeâtres sur le visage et le poil jaune et rare. Le chien, lui, a pris de son patron une sorte d’allure voûtée, le museau en avant et le cou tendu. Ils ont l’air de la même race et pourtant ils se détestent. Deux fois par jour, à onze heures et à six heures, le vieux mène son chien promener. Depuis huit ans, ils n’ont pas changé leur itinéraire. On peut les voir le long de la rue de Lyon, le chien tirant l’homme jusqu’à ce que le vieux Salamano bute. Il bat son chien alors et il l’insulte. Le chien rampe de frayeur et se laisse traîner. A ce moment, c’est au vieux de le tirer. Quand le chien a oublié, il entraîne de nouveau son maître et il est de nouveau battu et insulté. Alors, ils restent tous les deux sur le trottoir et ils se regardent, le chien avec terreur, l’homme avec haine. C’est ainsi tous les jours. Quand le chien veut uriner, le vieux ne lui en laisse pas le temps et il le tire, l’épagneul semant derrière lui une traînée de petites gouttes. Si par hasard le chien fait dans la chambre, alors il est encore battu. Il y a huit ans que cela dure. Céleste dit toujours que «c’est malheureux», mais au fond, personne ne peut savoir. Quand je l’ai rencontré dans l’escalier, Salamano était en train d’insulter son chien. Il lui disait: «Salaud ! Charogne!» et le chien gémissait. J’ai dit: «Bonsoir», mais le vieux insultait toujours. Alors je lui ai demandé ce que le chien lui avait fait. Il ne m’a pas répondu. Il disait seulement : « Salaud ! Charogne ! » Je le devinais, penché sur son chien, en train d’arranger quelque chose sur le collier. J’ai parlé plus fort. Alors sans se retourner, il m’a répondu avec une sorte de rage rentrée: «Il est toujours là». Puis il est parti en tirant la bête qui se laissait traîner sur ses quatre pattes, et gémissait. 

Juste à ce moment est entré mon deuxième voisin de palier. Dans le quartier, on dit qu’il vit des femmes. Quand on lui demande son métier, pourtant, il est «magasinier». En général, il n’est guère aimé. Mais il me parle souvent et quelquefois il passe un moment chez moi parce que je l’écoute. Je trouve que ce qu’il dit est intéressant. D’ailleurs, je n’ai aucune raison de ne pas lui parler. Il s’appelle Raymond Sintès. Il est assez petit, avec de larges épaules et un nez de boxeur. Il est toujours habillé très correctement. Lui aussi m’a dit, en parlant de Salamano: «Si c’est pas malheureux!» Il m’a demandé si ça ne me dégoûtait pas et j’ai répondu que non. 

Nous sommes montés et j’allais le quitter quand il m’a dit: «J’ai chez moi du boudin et du vin. Si vous voulez manger un morceau avec moi?…» 

 

J’ai pensé que cela m’éviterait de faire ma cuisine et j’ai accepté. Lui aussi n’a qu’une chambre, avec une cuisine sans fenêtre. Au-dessus de son lit, il a un ange en stuc blanc et rosé, des photos de champions et deux ou trois clichés de femmes nues. La chambre était sale et le lit défait. Il a d’abord allumé sa lampe à pétrole, puis il a sorti un pansement assez douteux de sa poche et a enveloppé sa main droite. Je lui ai demandé ce qu’il avait. Il m’a dit qu’il avait eu une bagarre avec un type qui lui cherchait des histoires. 

«Vous comprenez, monsieur Meursault, m’a-t-il dit, c’est pas que je suis méchant, mais je suis vif. L’autre, il m’a dit: «Descends du tram si tu es un homme.» Je lui ai dit: «Allez, reste tranquille.» II m’a dit que je n’étais pas un homme. Alors je suis descendu et je lui ai dit: «Assez, ça vaut mieux, ou je vais te mûrir.» Il m’a répondu: «De quoi?» Alors je lui en ai donné un. Il est tombé. Moi, j’allais le relever. Mais il m’a donné des coups de pied de par terre. Alors je lui ai donné un coup de genou et deux taquets. Il avait la figure en sang. Je lui ai demandé s’il avait son compte. Il m’a dit: «Oui». » 

Pendant tout ce temps, Sintès arrangeait son pansement. J’étais assis sur le lit. Il m’a dit: «Vous voyez que je ne l’ai pas cherché. C’est lui qui m’a manqué.» C’était vrai et je l’ai reconnu. Alors il m’a déclaré que, justement, il voulait me demander un conseil au sujet de cette affaire, que moi, j’étais un homme, je connaissais la vie, que je pouvais l’aider et qu’ensuite il serait mon copain. Je n’ai rien dit et il m’a demandé encore si je voulais être son copain. J’ai dit que ça m’était égal: il a eu l’air content. Il a sorti du boudin, il l’a fait cuire à la poêle, et il a installé des verres, des assiettes, des couverts et deux bouteilles de vin. Tout cela en silence. Puis nous nous sommes installés. En mangeant, il a commencé à me raconter son histoire. Il hésitait d’abord un peu. «J’ai connu une dame… c’était pour autant dire ma maîtresse.» L’homme avec qui il s’était battu était le frère de cette femme. Il m’a dit qu’il l’avait entretenue. Je n’ai rien répondu et pourtant il a ajouté tout de suite qu’il savait ce qu’on disait dans le quartier, mais qu’il avait sa conscience pour lui et qu’il était magasinier. 

«Pour en venir à mon histoire, m’a-t-il dit, je me suis aperçu qu’il y avait de la tromperie.» Il lui donnait juste de quoi vivre. Il payait lui-même le loyer de sa chambre et il lui donnait vingt francs par jour pour la nourriture. «Trois cents francs de chambre, six cents francs de nourriture, une paire de bas de temps en temps, ça faisait mille francs. Et madame ne travaillait pas. Mais elle me disait que c’était juste, qu’elle n’arrivait pas avec ce que je lui donnais. Pourtant, je lui disais : «Pourquoi tu travailles pas une demi-journée? Tu me soulagerais bien pour toutes ces petites choses. Je t’ai acheté un ensemble ce mois-ci, je te paye vingt francs par jour, je te paye le loyer et toi, tu prends le café l’après-midi avec tes amies. Tu leur donnes le café et le sucre. Moi, je te donne l’argent. J’ai bien agi avec toi et tu me le rends mal.» Mais elle ne travaillait pas, elle disait toujours qu’elle n’arrivait pas et c’est comme ça que je me suis aperçu qu’il y avait de la tromperie.» 

 

Il m’a alors raconté qu’il avait trouvé un billet de loterie dans son sac et qu’elle n’avait pas pu lui expliquer comment elle l’avait acheté. Un peu plus tard, il avait trouvé chez elle «une indication» du mont-de-piété qui prouvait qu’elle avait engagé deux bracelets. Jusque-là il ignorait l’existence de ces bracelets. «J’ai bien vu qu’il y avait de la tromperie. Alors, je l’ai quittée. Mais d’abord, je l’ai tapée. Et puis, je lui ai dit ses vérités. Je lui ai dit que tout ce qu’elle voulait, c’était s’amuser avec sa chose. Comme je lui ai dit, vous comprenez, monsieur Meursault: «Tu ne vois pas que le monde il est jaloux du bonheur que je te donne. Tu connaîtras plus tard le bonheur que tu avais.» 

Il l’avait battue jusqu’au sang. Auparavant, il ne la battait pas. «Je la tapais, mais tendrement pour ainsi dire. Elle criait un peu. Je fermais les volets et ça finissait comme toujours. Mais maintenant, c’est sérieux. Et pour moi, je l’ai pas assez punie.» 

Il m’a expliqué alors que c’était pour cela qu’il avait besoin d’un conseil. Il s’est arrêté pour régler la mèche de la lampe qui charbonnait. Moi, je l’écoutais toujours. J’avais bu près d’un litre de vin et j’avais très chaud aux tempes. Je fumais les cigarettes de Raymond parce qu’il ne m’en restait plus. Les derniers trams passaient et emportaient avec eux les bruits maintenant lointains du faubourg. Raymond a continué. Ce qui l’ennuyait, «c’est qu’il avait encore un sentiment pour son coït». Mais il voulait la punir. Il avait d’abord pensé à l’emmener dans un hôtel et à appeler les «moeurs» pour causer un scandale et la faire mettre en carte. Ensuite, il s’était adressé à des amis qu’il avait dans le milieu. Ils n’avaient rien trouvé. Et comme me le faisait remarquer Raymond, c’était bien la peine d’être du milieu. Il le leur avait dit et ils avaient alors proposé de la «marquer». Mais ce n’était pas ce qu’il voulait. Il allait réfléchir. Auparavant il voulait me demander quelque chose. D’ailleurs, avant de me le demander, il voulait savoir ce que je pensais de cette histoire. J’ai répondu que je n’en pensais rien mais que c’était intéressant. Il m’a demandé si je pensais qu’il y avait de la tromperie, et moi, il me semblait bien qu’il y avait de la tromperie, si je trouvais qu’on devait la punir et ce que je ferais à sa place, je lui ai dit qu’on ne pouvait jamais savoir, mais je comprenais qu’il veuille la punir. J’ai encore bu un peu de vin. Il a allumé une cigarette et il m’a découvert son idée. Il voulait lui écrire une lettre «avec des coups de pied et en même temps des choses pour la faire regretter». Après, quand elle reviendrait, il coucherait avec elle et «juste au moment de finir» il lui cracherait à la figure et il la mettrait dehors. J’ai trouvé qu’en effet, de cette façon, elle serait punie. Mais Raymond m’a dit qu’il ne se sentait pas capable de faire la lettre qu’il fallait et qu’il avait pensé à moi pour la rédiger. Comme je ne disais rien, il m’a demandé si cela m’ennuierait de le faire tout de suite et j’ai répondu que non. 

 

Il s’est alors levé après avoir bu un verre de vin. Il a repoussé les assiettes et le peu de boudin froid que nous avions laissé. Il a soigneusement essuyé la toile cirée de la table. Il a pris dans un tiroir de sa table de nuit une feuille de papier quadrillé, une enveloppe jaune, un petit porte-plume de bois rouge et un encrier carré d’encre violette. Quand il m’a dit le nom de la femme, j’ai vu que c’était une Mauresque. J’ai fait la lettre. Je l’ai écrite un peu au hasard, mais je me suis appliqué à contenter Raymond parce que je n’avais pas de raison de ne pas le contenter. Puis j’ai lu la lettre à haute voix. Il m’a écouté en fumant et en hochant la tête, puis il m’a demandé de la relire. Il a été tout à fait content. Il m’a dit : «Je savais bien que tu connaissais la vie.» Je ne me suis pas aperçu d’abord qu’il me tutoyait. C’est seulement quand il m’a déclaré: «Maintenant, tu es un vrai copain», que cela m’a frappé. Il a répété sa phrase et j’ai dit: «Oui». Cela m’était égal d’être son copain et il avait vraiment l’air d’en avoir envie. Il a cacheté la lettre et nous avons fini le vin. Puis nous sommes restés un moment à fumer sans rien dire. Au-dehors, tout était calme, nous avons entendu le glissement d’une auto qui passait. J’ai dit: «II est tard.» Raymond le pensait aussi. Il a remarqué que le temps passait vite et, dans un sens, c’était vrai. J’avais sommeil, mais j’avais de la peine à me lever. J’ai dû avoir l’air fatigué parce que Raymond m’a dit qu’il ne fallait pas se laisser aller. D’abord, je n’ai pas compris. Il m’a expliqué alors qu’il avait appris la mort de maman mais que c’était une chose qui devait arriver un jour ou l’autre. C’était aussi mon avis. 

Je me suis levé, Raymond m’a serré la main très fort et m’a dit qu’entre hommes on se comprenait toujours. En sortant de chez lui, j’ai refermé la porte et je suis resté un moment dans le noir, sur le palier. La maison était calme et des profondeurs de la cage d’escalier montait un souffle obscur et humide. Je n’entendais que les coups de mon sang qui bourdonnait à mes oreilles. Je suis resté immobile. Mais dans la chambre du vieux Salamano, le chien a gémi sourdement. 

4

J’ai bien travaillé toute la semaine, Raymond est venu et m’a dit qu’il avait envoyé la lettre. Je suis allé au cinéma deux fois avec Emmanuel qui ne comprend pas toujours ce qui se passe sur l’écran. Il faut alors lui donner des explications. Hier, c’était samedi et Marie est venue, comme nous en étions convenus. J’ai eu très envie d’elle parce qu’elle avait une belle robe à raies rouges et blanches et des sandales de cuir. On devinait ses seins durs et le brun du soleil lui faisait un visage de fleur. Nous avons pris un autobus et nous sommes allés à quelques kilomètres d’Alger, sur une plage resserrée entre des rochers et bordée de roseaux du côté de la terre. Le soleil de quatre heures n’était pas trop chaud, mais l’eau était tiède, avec de petites vagues longues et paresseuses. Marie m’a appris un jeu. Il fallait, en nageant, boire à la crête des vagues, accumuler dans sa bouche toute l’écume et se mettre ensuite sur le dos pour la projeter contre le ciel. Cela faisait alors une dentelle mousseuse qui disparaissait dans l’air ou me retombait en pluie tiède sur le visage. Mais au bout de quelque temps, j’avais la bouche brûlée par l’amertume du sel. Marie m’a rejoint alors et s’est collée à moi dans l’eau. Elle a mis sa bouche contre la mienne. Sa langue rafraîchissait mes lèvres et nous nous sommes roulés dans les vagues pendant un moment. 

Quand nous nous sommes rhabillés sur la plage, Marie me regardait avec des yeux brillants. Je l’ai embrassée. A partir de ce moment, nous n’avons plus parlé. Je l’ai tenue contre moi et nous avons été pressés de trouver un autobus, de rentrer, d’aller chez moi et de nous jeter sur mon lit. J’avais laissé ma fenêtre ouverte et c’était bon de sentir la nuit d’été couler sur nos corps bruns. 

Ce matin, Marie est restée et je lui ai dit que nous déjeunerions ensemble. Je suis descendu pour acheter de la viande. En remontant, j’ai entendu une voix de femme dans la chambre de Raymond. Un peu après, le vieux Salamano a grondé son chien, nous avons entendu un bruit de semelles et de griffes sur les marches en bois de l’escalier et puis: «Salaud, charogne», ils sont sortis dans la rue. J’ai raconté à Marie l’histoire du vieux et elle a ri. Elle avait un de mes pyjamas dont elle avait retroussé les manches. Quand elle a ri, j’ai eu encore envie d’elle. Un moment après, elle m’a demandé si je l’aimais. Je lui ai répondu que cela ne voulait rien dire, mais qu’il me semblait que non. Elle a eu l’air triste. Mais en préparant le déjeuner, et à propos de rien, elle a encore ri de telle façon que je l’ai embrassée. C’est à ce moment que les bruits d’une dispute ont éclaté chez Raymond. 

On a d’abord entendu une voix aiguë de femme et puis Raymond qui disait: «Tu m’as manqué, tu m’as manqué. Je vais t’apprendre à me manquer.» Quelques bruits sourds et la femme a hurlé, mais de si terrible façon qu’immédiatement le palier s’est empli de monde. Marie et moi nous sommes sortis aussi. La femme criait toujours et Raymond frappait toujours. Marie m’a dit que c’était terrible et je n’ai rien répondu. Elle m’a demandé d’aller chercher un agent, mais je lui ai dit que je n’aimais pas les agents. Pourtant, il en est arrivé un avec le locataire du deuxième qui est plombier. Il a frappé à la porte et on n’a plus rien entendu. Il a frappé plus fort et au bout d’un moment, la femme a pleuré et Raymond a ouvert. Il avait une cigarette à la bouche et l’air doucereux. La fille s’est précipitée à la porte et a déclaré à l’agent que Raymond l’avait frappée. «Ton nom», a dit l’agent. Raymond a répondu. «Enlève ta cigarette de la bouche quand tu me parles», a dit l’agent. Raymond a hésité, m’a regardé et a tiré sur sa cigarette. A ce moment, l’agent l’a giflé à toute volée d’une claque épaisse et lourde, en pleine joue. La cigarette est tombée quelques mètres plus loin. Raymond a changé de visage, mais il n’a rien dit sur le moment et puis il a demandé d’une voix humble s’il pouvait ramasser son mégot. L’agent a déclaré qu’il le pouvait et il a ajouté: «Mais la prochaine fois, tu sauras qu’un agent n’est pas un guignol.» Pendant ce temps, la fille pleurait et elle a répété: «Il m’a tapée. C’est un maquereau.» — «Monsieur l’agent, a demandé alors Raymond, c’est dans la loi, ça, de dire maquereau à un homme?» Mais l’agent lui a ordonné «de fermer sa gueule». Raymond s’est alors retourné vers la fille et il lui a dit: «Attends, petite, on se retrouvera.» L’agent lui a dit de fermer ça, que la fille devait partir et lui rester dans sa chambre en attendant d’être convoqué au commissariat. Il a ajouté que Raymond devrait avoir honte d’être soûl au point de trembler comme il le faisait. A ce moment, Raymond lui a expliqué: «Je ne suis pas soûl, monsieur l’agent. Seulement, je suis là, devant vous, et je tremble, c’est forcé.» Il a fermé sa porte et tout le monde est parti. Marie et moi avons fini de préparer le déjeuner. Mais elle n’avait pas faim, j’ai presque tout mangé. Elle est partie à une heure et j’ai dormi un peu. 

Vers trois heures, on a frappé à ma porte et Raymond est entré. Je suis resté couché. Il s’est assis sur le bord de mon lit. Il est resté un moment sans parler et je lui ai demandé comment son affaire s’était passée. Il m’a raconté qu’il avait fait ce qu’il voulait mais qu’elle lui avait donné une gifle et qu’alors il l’avait battue. Pour le reste, je l’avais vu. Je lui ai dit qu’il me semblait que maintenant elle était punie et qu’il devait être content. C’était aussi son avis, et il a observé que l’agent avait beau faire, il ne changerait rien aux coups qu’elle avait reçus. Il a ajouté qu’il connaissait bien les agents et qu’il savait comment il fallait s’y prendre avec eux. Il m’a demandé alors si j’avais attendu qu’il réponde à la gifle de l’agent. J’ai répondu que je n’attendais rien du tout et que d’ailleurs je n’aimais pas les agents. Raymond a eu l’air très content. Il m’a demandé si je voulais sortir avec lui. Je me suis levé et j’ai commencé à me peigner. Il m’a dit qu’il fallait que je lui serve de témoin. Moi cela m’était égal, mais je ne savais pas ce que je devais dire. Selon Raymond, il suffisait de déclarer que la fille lui avait manqué. J’ai accepté de lui servir de témoin. Nous sommes sortis et Raymond m’a offert une fine. Puis il a voulu faire une partie de billard et j’ai perdu de justesse. Il voulait ensuite aller au bordel, mais j’ai dit non parce que je n’aime pas ça. Alors nous sommes rentrés doucement et il me disait combien il était content d’avoir réussi à punir sa maîtresse. Je le trouvais très gentil avec moi et j’ai pensé que c’était un bon moment. 

De loin, j’ai aperçu sur le pas de la porte le vieux Salamano qui avait l’air agité. Quand nous nous sommes rapprochés, j’ai vu qu’il n’avait pas son chien. Il regardait de tous les côtés, tournait sur lui-même, tentait de percer le noir du couloir, marmonnait des mots sans suite et recommençait à fouiller la rue de ses petits yeux rouges. Quand Raymond lui a demandé ce qu’il avait, il n’a pas répondu tout de suite. J’ai vaguement entendu qu’il murmurait: «Salaud, charogne», et il continuait à s’agiter. Je lui ai demandé où était son chien. Il m’a répondu brusquement qu’il était parti. Et puis tout d’un coup, il a parlé avec volubilité: «Je l’ai emmené au Champ de Manœuvres, comme d’habitude. Il y avait du monde, autour des baraques foraines. Je me suis arrêté pour regarder « le Roi de l’Evasion». Et quand j’ai voulu repartir, il n’était plus là. Bien sûr, il y a longtemps que je voulais lui acheter un collier moins grand. Mais je n’aurais jamais cru que cette charogne pourrait partir comme ça.» 

Raymond lui a expliqué alors que le chien avait pu s’égarer et qu’il allait revenir. Il lui a cité des exemples de chiens qui avaient fait des dizaines de kilomètres pour retrouver leur maître. Malgré cela, le vieux a eu l’air plus agité. «Mais ils me le prendront, vous comprenez. Si encore quelqu’un le recueillait. Mais ce n’est pas possible, il dégoûte tout le monde avec ses croûtes. Les agents le prendront, c’est sûr.» Je lui ai dit alors qu’il devait aller à la fourrière et qu’on le lui rendrait moyennant le paiement de quelques droits. Il m’a demandé si ces droits étaient élevés. Je ne savais pas. Alors, il s’est mis en colère : «Donner de l’argent pour cette charogne. Ah ! il peut bien crever!» Et il s’est mis à l’insulter. Raymond a ri et a pénétré dans la maison. Je l’ai suivi et nous nous sommes quittés sur le palier de l’étage. Un moment après, j’ai entendu le pas du vieux et il a frappé à ma porte. Quand j’ai ouvert, il est resté un moment sur le seuil et il m’a dit: «Excusez-moi, excusez-moi.» 

 

Je l’ai invité à entrer, mais il n’a pas voulu. Il regardait la pointe de ses souliers et ses mains croûteuses tremblaient. Sans me faire face, il m’a demandé: «Ils ne vont pas me le prendre, dites, monsieur Meursault. Ils vont me le rendre. Ou qu’est-ce que je vais devenir?» Je lui ai dit que la fourrière gardait les chiens trois jours à la disposition de leurs propriétaires et qu’ensuite elle en faisait ce que bon lui semblait. Il m’a regardé en silence. Puis il m’a dit: «Bonsoir.» Il a fermé sa porte et je l’ai entendu aller et venir. Son lit a craqué. Et au bizarre petit bruit qui a traversé la cloison, j’ai compris qu’il pleurait. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à maman. Mais il fallait que je me lève tôt le lendemain. Je n’avais pas faim et je me suis couché sans dîner.

5

Raymond m’a téléphoné au bureau. Il m’a dit qu’un de ses amis (il lui avait parlé de moi) m’invitait à passer la journée de dimanche dans son cabanon, près d’Alger. J’ai répondu que je le voulais bien, mais que j’avais promis ma journée à une amie. Raymond m’a tout de suite déclaré qu’il l’invitait aussi. La femme de son ami serait très contente de ne pas être seule au milieu d’un groupe d’hommes. 

J’ai voulu raccrocher tout de suite parce que je sais que le patron n’aime pas qu’on nous téléphone de la ville. Mais Raymond m’a demandé d’attendre et il m’a dit qu’il aurait pu me transmettre cette invitation le soir, mais qu’il voulait m’avertir d’autre chose. Il avait été suivi toute la journée par un groupe d’Arabes parmi lesquels se trouvait le frère de son ancienne maîtresse. «Si tu le vois près de la maison ce soir en rentrant, avertis-moi.» J’ai dit que c’était entendu. 

Peu après, le patron m’a fait appeler et sur le moment j’ai été ennuyé parce que j’ai pensé qu’il allait me dire de moins téléphoner et de mieux travailler. Ce n’était pas cela du tout. Il m’a déclaré qu’il allait me parler d’un projet encore très vague. Il voulait seulement avoir mon avis sur la question. Il avait l’intention d’installer un bureau à Paris qui traiterait ses affaires sur la place, et directement, avec les grandes compagnies et il voulait savoir si j’étais disposé à y aller. Cela me permettrait de vivre à Paris et aussi de voyager une partie de l’année. «Vous êtes jeune, et il me semble que c’est une vie qui doit vous plaire.» J’ai dit que oui mais que dans le fond cela m’était égal. Il m’a demandé alors si je n’étais pas intéressé par un changement de vie. J’ai répondu qu’on ne changeait jamais de vie, qu’en tout cas toutes se valaient et que la mienne ici ne me déplaisait pas du tout. Il a eu l’air mécontent, m’a dit que je répondais toujours à côté, que je n’avais pas d’ambition et que cela était désastreux dans les affaires. Je suis retourné travailler alors. J’aurais préféré ne pas le mécontenter, mais je ne voyais pas de raison pour changer ma vie. En y réfléchissant bien, je n’étais pas malheureux. Quand j’étais étudiant, j’avais beaucoup d’ambitions de ce genre. Mais quand j’ai dû abandonner mes études, j’ai très vite compris que tout cela était sans importance réelle. 

 

Le soir, Marie est venue me chercher et m’a demandé si je voulais me marier avec elle. J’ai dit que cela m’était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l’aimais. J’ai répondu comme je l’avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l’aimais pas. «Pourquoi m’épouser alors?» a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n’avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D’ailleurs, c’était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J’ai répondu : «Non.» Elle s’est tue un moment et elle m’a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j’aurais accepté la même proposition venant d’une autre femme, à qui je serais attaché de la même façon. J’ai dit: «Naturellement.» Elle s’est demandé alors si elle m’aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point. Après un autre moment de silence, elle a murmuré que j’étais bizarre, qu’elle m’aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être un jour je la dégoûterais pour les mêmes raisons. Comme je me taisais, n’ayant rien à ajouter, elle m’a pris le bras en souriant et elle a déclaré qu’elle voulait se marier avec moi. J’ai répondu que nous le ferions dès qu’elle le voudrait. Je lui ai parlé alors de la proposition du patron et Marie m’a dit qu’elle aimerait connaître Paris. Je lui ai appris que j’y avais vécu dans un temps et elle m’a demandé comment c’était. Je lui ai dit: «C’est sale. Il y a des pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche.» 

Puis nous avons marché et traversé la ville par ses grandes rues. Les femmes étaient belles et j’ai demandé à Marie si elle le remarquait. Elle m’a dit que oui et qu’elle me comprenait. Pendant un moment, nous n’avons plus parlé. Je voulais cependant qu’elle reste avec moi et je lui ai dit que nous pouvions dîner ensemble chez Céleste. Elle en avait bien envie, mais elle avait à faire. Nous étions près de chez moi et je lui ai dit au revoir. Elle m’a regardé: «Tu ne veux pas savoir ce que j’ai à faire?» Je voulais bien le savoir, mais je n’y avais pas pensé et c’est ce qu’elle avait l’air de me reprocher. Alors, devant mon air empêtré, elle a encore ri et elle a eu vers moi un mouvement de tout le corps pour me tendre sa bouche. 

 

J’ai dîné chez Céleste. J’avais déjà commencé à manger lorsqu’il est entré une bizarre petite femme qui m’a demandé si elle pouvait s’asseoir à ma table. Naturellement, elle le pouvait. Elle avait des gestes saccadés et des yeux brillants dans une petite figure de pomme. Elle s’est débarrassée de sa jaquette, s’est assise et a consulté fiévreusement la carte. Elle a appelé Céleste et a commandé immédiatement tous ses plats d’une voix à la fois précise et précipitée. En attendant les hors-d’œuvre, elle a ouvert son sac, en a sorti un petit carré de papier et un crayon, a fait d’avance l’addition, puis a tiré d’un gousset, augmentée du pourboire, la somme exacte qu’elle a placée devant elle. A ce moment, on lui a apporté des hors-d’œuvre qu’elle a engloutis à toute vitesse. En attendant le plat suivant, elle a encore sorti de son sac un crayon bleu et un magazine qui donnait les programmes radiophoniques de la semaine. Avec beaucoup de soin, elle a coché une à une presque toutes les émissions. Comme le magazine avait une douzaine de pages, elle a continué ce travail méticuleusement pendant tout le repas. J’avais déjà fini qu’elle cochait encore avec la même application. Puis elle s’est levée, a remis sa jaquette avec les mêmes gestes précis d’automate et elle est partie. Comme je n’avais rien à faire, je suis sorti aussi et je l’ai suivie un moment. Elle s’était placée sur la bordure du trottoir et avec une vitesse et une sûreté incroyables, elle suivait son chemin sans dévier et sans se retourner. J’ai fini par la perdre de vue et par revenir sur mes pas. J’ai pensé qu’elle était bizarre, mais je l’ai oubliée assez vite. 

Sur le pas de ma porte, j’ai trouvé le vieux Salamano. Je l’ai fait entrer et il m’a appris que son chien était perdu, car il n’était pas à la fourrière. Les employés lui avaient dit que, peut-être, il avait été écrasé. Il avait demandé s’il n’était pas possible de le savoir dans les commissariats. On lui avait répondu qu’on ne gardait pas trace de ces choses-là, parce qu’elles arrivaient tous les jours. J’ai dit au vieux Salamano qu’il pourrait avoir un autre chien, mais il a eu raison de me faire remarquer qu’il était habitué à celui-là. 

J’étais accroupi sur mon lit et Salamano s’était assis sur une chaise devant la table. Il me faisait face et il avait ses deux mains sur les genoux. Il avait gardé son vieux feutre. Il mâchonnait des bouts de phrases sous sa moustache jaunie. Il m’ennuyait un peu, mais je n’avais rien à faire et je n’avais pas sommeil. Pour dire quelque chose, je l’ai interrogé sur son chien. Il m’a dit qu’il l’avait eu après la mort de sa femme. Il s’était marié assez tard. Dans sa jeunesse, il avait eu envie de faire du théâtre : au régiment il jouait dans les vaudevilles militaires. Mais finalement, il était entré dans les chemins de fer et il ne le regrettait pas, parce que maintenant il avait une petite retraite. Il n’avait pas été heureux avec sa femme, mais dans l’ensemble il s’était bien habitué à elle. Quand elle était morte, il s’était senti très seul. Alors, il avait demandé un chien à un camarade d’atelier et il avait eu celui-là très jeune. Il avait fallu le nourrir au biberon. Mais comme un chien vit moins qu’un homme, ils avaient fini par être vieux ensemble. «Il avait mauvais caractère, m’a dit Salamano. De temps en temps, on avait des prises de bec. Mais c’était un bon chien quand même.» J’ai dit qu’il était de belle race et Salamano a eu l’air content. «Et encore, a-t-il ajouté, vous ne l’avez pas connu avant sa maladie. C’était le poil qu’il avait de plus beau.» Tous les soirs et tous les matins, depuis que le chien avait eu cette maladie de peau, Salamano le passait à la pommade. Mais selon lui, sa vraie maladie, c’était la vieillesse, et la vieillesse ne se guérit pas. 

A ce moment, j’ai bâillé et le vieux m’a annoncé qu’il allait partir. Je lui ai dit qu’il pouvait rester, et que j’étais ennuyé de ce qui était arrivé à son chien : il m’a remercié. Il m’a dit que maman aimait beaucoup son chien. En parlant d’elle, il l’appelait «votre pauvre mère». Il a émis la supposition que je devais être bien malheureux depuis que maman était morte et je n’ai rien répondu. Il m’a dit alors, très vite et avec un air gêné, qu’il savait que dans le quartier on m’avait mal jugé parce que j’avais mis ma mère à l’asile, mais il me connaissait et il savait que j’aimais beaucoup maman. J’ai répondu, je ne sais pas encore pourquoi, que j’ignorais jusqu’ici qu’on rne jugeât mal à cet égard, mais que l’asile m’avait paru une chose naturelle puisque je n’avais pas assez d’argent pour faire garder maman. «D’ailleurs, ai-je ajouté, il y avait longtemps qu’elle n’avait rien à me dire et qu’elle s’ennuyait toute seule. — Oui, m’a-t-il dit, et à l’asile, du moins, on se fait des camarades.» Puis il s’est excusé. Il voulait dormir. Sa vie avait changé maintenant et il ne savait pas trop ce qu’il allait faire. Pour la première fois depuis que je le connaissais, d’un geste furtif, il m’a tendu la main et j’ai senti les écailles de sa peau. Il a souri un peu et avant de partir, il m’a dit: «J’espère que les chiens n’aboieront pas cette nuit. Je crois toujours que c’est le mien.»

6

Le dimanche, j’ai eu de la peine à me réveiller et il a fallu que Marie m’appelle et me secoue. Nous n’avons pas mangé parce que nous voulions nous baigner tôt. Je me sentais tout à fait vide et j’avais un peu mal à la tête. Ma cigarette avait un goût amer. Marie s’est moquée de moi parce qu’elle disait que j’avais «une tête d’enterrement». Elle avait mis une robe de toile blanche et lâché ses cheveux. Je lui ai dit qu’elle était belle, elle a ri de plaisir. 

En descendant, nous avons frappé à la porte de Raymond. Il nous a répondu qu’il descendait. Dans la rue, à cause de ma fatigue et aussi parce que nous n’avions pas ouvert les persiennes, le jour, déjà tout plein de soleil, m’a frappé comme une gifle. Marie sautait de joie et n’arrêtait pas de dire qu’il faisait beau. Je me suis senti mieux et je me suis aperçu que j’avais faim. Je l’ai dit à Marie qui m’a montré son sac en toile cirée où elle avait mis nos deux maillots et une serviette. Je n’avais plus qu’à attendre et nous avons entendu Raymond fermer sa porte. Il avait un pantalon bleu et une chemise blanche à manches courtes. Mais il avait mis un canotier, ce qui a fait rire Marie, et ses avant-bras étaient très blancs sous les poils noirs. J’en étais un peu dégoûté. Il sifflait en descendant et il avait l’air très content. Il m’a dit: «Salut, vieux», et il a appelé Marie «Mademoiselle». 

 

La veille nous étions allés au commissariat et j’avais témoigné que la fille avait «manqué» à Raymond. Il en a été quitte pour un avertissement. On n’a pas contrôlé mon affirmation. Devant la porte, nous en avons parlé avec Raymond, puis nous avons décidé de prendre l’autobus. La plage n’était pas très loin, mais nous irions plus vite ainsi. Raymond pensait que son ami serait content de nous voir arriver tôt. Nous allions partir quand Raymond, tout d’un coup, m’a fait signe de regarder en face. J’ai vu un groupe d’Arabes adossés à la devanture du bureau de tabac. Ils nous regardaient en silence, mais à leur manière, ni plus ni moins que si nous étions des pierres ou des arbres morts. Raymond m’a dit que le deuxième à partir de la gauche était son type, et il a eu l’air préoccupé. Il a ajouté que, pourtant, c’était maintenant une histoire finie. Marie ne comprenait pas très bien et nous a demandé ce qu’il y avait. Je lui ai dit que c’étaient des Arabes qui en voulaient à Raymond. Elle a voulu qu’on parte tout de suite. Raymond s’est redressé et il a ri en disant qu’il fallait se dépêcher. 

Nous sommes allés vers l’arrêt d’autobus qui était un peu plus loin et Raymond m’a annoncé que les Arabes ne nous suivaient pas. je me suis retourné. Ils étaient toujours à la même place et ils regardaient avec la même indifférence l’endroit que nous venions de quitter. Nous avons pris l’autobus. Raymond, qui paraissait tout à fait soulagé, n’arrêtait pas de faire des plaisanteries pour Marie. J’ai senti qu’elle lui plaisait, mais elle ne lui répondait presque pas. De temps en temps, elle le regardait en riant. 

Nous sommes descendus dans la banlieue d’Alger. La plage n’est pas loin de l’arrêt d’autobus. Mais il a fallu traverser un petit plateau qui domine la mer et qui dévale ensuite vers la plage. Il était couvert de pierres jaunâtres et d’asphodèles tout blancs sur le bleu déjà dur du ciel. Marie s’amusait à en éparpiller les pétales à grands coups de son sac de toile cirée. Nous avons marché entre des files de petites villas à barrières vertes ou blanches, quelques-unes enfouies avec leurs vérandas sous les tamaris, quelques autres nues au milieu des pierres. Avant d’arriver au bord du plateau, on pouvait voir déjà la mer immobile et plus loin un cap somnolent et massif dans l’eau claire. Un léger bruit de moteur est monté dans l’air calme jusqu’à nous. Et nous avons vu, très loin, un petit chalutier qui avançait, imperceptiblement, sur la mer éclatante. Marie a cueilli quelques iris de roche. De la pente qui descendait vers la mer nous avons vu qu’il y avait déjà quelques baigneurs. 

 

L’ami de Raymond habitait un petit cabanon de bois à l’extrémité de la plage. La maison était adossée à des rochers et les pilotis qui la soutenaient sur le devant baignaient déjà dans l’eau. Raymond nous a présentés. Son ami s’appelait Masson. C’était un grand type, massif de taille et d’épaules, avec une petite femme ronde et gentille, à l’accent parisien. Il nous a dit tout de suite de nous mettre à l’aise et qu’il y avait une friture de poissons qu’il avait péchés le matin même. Je lui ai dit combien je trouvais sa maison jolie. Il m’a appris qu’il y venait passer le samedi, le dimanche et tous ses jours de congé. «Avec ma femme, on s’entend bien», a-t-il ajouté. Justement, sa femme riait avec Marie. Pour la première fois peut-être, j’ai pensé vraiment que j’allais me marier. 

Masson voulait se baigner, mais sa femme et Raymond ne voulaient pas venir. Nous sommes descendus tous les trois et Marie s’est immédiatement jetée dans l’eau. Masson et moi, nous avons attendu un peu. Lui parlait lentement et j’ai remarqué qu’il avait l’habitude de compléter tout ce qu’il avançait par un «et je dirai plus», même quand, au fond, il n’ajoutait rien au sens de sa phrase. A propos de Marie, il m’a dit: «Elle est épatante, et je dirai plus, charmante.» Puis je n’ai plus fait attention à ce tic parce que j’étais occupé à éprouver que le soleil me faisait du bien. Le sable commençait à chauffer sous les pieds. J’ai retardé encore l’envie que j’avais de l’eau, mais j’ai fini par dire à Masson: «On y va?» J’ai plongé. Lui est entré dans l’eau doucement et s’est jeté quand il a perdu pied. Il nageait à la brasse et assez mal, de sorte que je l’ai laissé pour rejoindre Marie. L’eau était froide et j’étais content de nager. Avec Marie, nous nous sommes éloignés et nous nous sentions d’accord dans nos gestes et dans notre contentement. 

Au large, nous avons fait la planche et sur mon visage tourné vers le ciel le soleil écartait les derniers voiles d’eau qui me coulaient dans la bouche. Nous avons vu que Masson regagnait la plage pour s’étendre au soleil. De loin, il paraissait énorme. Marie a voulu que nous nagions ensemble. Je me suis mis derrière elle pour la prendre par la taille et elle avançait à la force des bras pendant que je l’aidais en battant des pieds. Le petit bruit de l’eau battue nous a suivis dans le matin jusqu’à ce que je me sente fatigué. Alors j’ai laissé Marie et je suis rentré en nageant régulièrement et en respirant bien. Sur la plage, je me suis étendu à plat ventre près de Masson et j’ai mis ma figure dans le sable. Je lui ai dit que «c’était bon» et il était de cet avis. Peu après, Marie est venue. Je me suis retourné pour la regarder avancer. Elle était toute visqueuse d’eau salée et elle tenait ses cheveux en arrière. Elle s’est allongée flanc à flanc avec moi et les deux chaleurs de son corps et du soleil m’ont un peu endormi. 

Marie m’a secoué et m’a dit que Masson était remonté chez lui, il fallait déjeuner. Je me suis levé tout de suite parce que j’avais faim, mais Marie m’a dit que je ne l’avais pas embrassée depuis ce matin. C’était vrai et pourtant j’en avais envie. «Viens dans l’eau», m’a-t-elle dit. Nous avons couru pour nous étaler dans les premières petites vagues. Nous avons fait quelques brasses et elle s’est collée contre moi. J’ai senti ses jambes autour des miennes et je l’ai désirée. 

 

Quand nous sommes revenus, Masson nous appelait déjà. J’ai dit que j’avais très faim et il a déclaré tout de suite à sa femme que je lui plaisais. Le pain était bon, j’ai dévoré ma part de poisson. Il y avait ensuite de la viande et des pommes de terre frites. Nous mangions tous sans parler. Masson buvait souvent du vin et il me servait sans arrêt. Au café, j’avais la tête un peu lourde et j’ai fumé beaucoup. Masson, Raymond et moi, nous avons envisagé de passer ensemble le mois d’août à la plage, à frais communs. Marie nous a dit tout d’un coup: «Vous savez quelle heure il est? Il est onze heures et demie.» Nous étions tous étonnés, mais Masson a dit qu’on avait mangé très tôt, et que c’était naturel parce que l’heure du déjeuner, c’était l’heure où l’on avait faim. Je ne sais pas pourquoi cela a fait rire Marie. Je crois qu’elle avait un peu trop bu. Masson m’a demandé alors si je voulais me promener sur la plage avec lui. «Ma femme fait toujours la sieste après le déjeuner. Moi, je n’aime pas ça. Il faut que je marche. Je lui dis toujours que c’est meilleur pour la santé. Mais après tout, c’est son droit.» Marie a déclaré qu’elle resterait pour aider Mme Masson à faire la vaisselle. La petite Parisienne a dit que pour cela, il fallait mettre les hommes dehors. Nous sommes descendus tous les trois. 

Le soleil tombait presque d’aplomb sur le sable et son éclat sur la mer était insoutenable. Il n’y avait plus personne sur la plage. Dans les cabanons qui bordaient le plateau et qui surplombaient la mer, on entendait des bruits d’assiettes et de couverts. On respirait à peine dans la chaleur de pierre qui montait du sol. Pour commencer, Raymond et Masson ont parlé de choses et de gens que je ne connaissais pas. J’ai compris qu’il y avait longtemps qu’ils se connaissaient et qu’ils avaient même vécu ensemble à un moment. Nous nous sommes dirigés vers l’eau et nous avons longé la mer. Quelquefois, une petite vague plus longue que l’autre venait mouiller nos souliers de toile. Je ne pensais à rien parce que j’étais à moitié endormi par ce soleil sur ma tête nue. 

A ce moment, Raymond a dit à Masson quelque chose que j’ai mal entendu. Mais j’ai aperçu en même temps, tout au bout de la plage et très loin de nous, deux Arabes en bleu de chauffe qui venaient dans notre direction. J’ai regardé Raymond et il m’a dit: «C’est lui.» Nous avons continué à marcher. Masson a demandé comment ils avaient pu nous suivre jusque-là. J’ai pensé qu’ils avaient dû nous voir prendre l’autobus avec un sac de plage, mais je n’ai rien dit. 

 

Les Arabes avançaient lentement et ils étaient déjà beaucoup plus rapprochés. Nous n’avons pas changé notre allure, mais Raymond a dit: «S’il y a de la bagarre, toi, Masson, tu prendras le deuxième. Moi, je me charge de mon type. Toi, Meursault, s’il en arrive un autre, il est pour toi.» J’ai dit: «Oui» et Masson a mis ses mains dans les poches. Le sable surchauffé me semblait rouge maintenant. Nous avancions d’un pas égal vers les Arabes. La distance entre nous a diminué régulièrement. Quand nous avons été à quelques pas les uns des autres, les Arabes se sont arrêtés. Masson et moi nous avons ralenti notre pas. Raymond est allé tout droit vers son type. J’ai mal entendu ce qu’il lui a dit, mais l’autre a fait mine de lui donner un coup de tête. Raymond a frappé alors une première fois et il a tout de suite appelé Masson. Masson est allé à celui qu’on lui avait désigné et il a frappé deux fois avec tout son poids. L’Arabe s’est aplati dans l’eau, la face contre le fond, et il est resté quelques secondes ainsi, des bulles crevant à la surface, autour de sa tête. Pendant ce temps Raymond aussi a frappé et l’autre avait la figure en sang. Raymond s’est retourné vers moi et a dit: «Tu vas voir ce qu’il va prendre.» Je lui ai crié : «Attention, il a un couteau!» Mais déjà Raymond avait le bras ouvert et la bouche tailladée. 

Masson a fait un bond en avant. Mais l’autre Arabe s’était relevé et il s’est placé derrière celui qui était armé. Nous n’avons pas osé bouger. Ils ont reculé lentement, sans cesser de nous regarder et de nous tenir en respect avec le couteau. Quand ils ont vu qu’ils avaient assez de champ, ils se sont enfuis très vite, pendant que nous restions cloués sous le soleil et que Raymond tenait serré son bras dégouttant de sang. 

Masson a dit immédiatement qu’il y avait un docteur qui passait ses dimanches sur le plateau. Raymond a voulu y aller tout de suite. Mais chaque fois qu’il parlait, le sang de sa blessure faisait des bulles dans sa bouche. Nous l’avons soutenu et nous sommes revenus au cabanon aussi vite que possible. Là, Raymond a dit que ses blessures étaient superficielles et qu’il pouvait aller chez le docteur. Il est parti avec Masson et je suis resté pour expliquer aux femmes ce qui était arrivé. Mme Masson pleurait et Marie était très pâle. Moi, cela m’ennuyait de leur expliquer. J’ai fini par me taire et j’ai fumé en regardant la mer. 

Vers une heure et demie, Raymond est revenu avec Masson. Il avait le bras bandé et du sparadrap au coin de la bouche. Le docteur lui avait dit que ce n’était rien, mais Raymond avait l’air très sombre. Masson a essayé de le faire rire. Mais il ne parlait toujours pas. Quand il a dit qu’il descendait sur la plage, je lui ai demandé où il allait. Il m’a répondu qu’il voulait prendre l’air. Masson et moi avons dit que nous allions l’accompagner. Alors, il s’est mis en colère et nous a insultés. Masson a déclaré qu’il ne fallait pas le contrarier. Moi, je l’ai suivi quand même. 

 

Nous avons marché longtemps sur la plage. Le soleil était maintenant écrasant. Il se brisait en morceaux sur le sable et sur la mer. J’ai eu l’impression que Raymond savait où il allait, mais c’était sans doute faux. Tout au bout de la plage, nous sommes arrivés enfin à une petite source qui coulait dans le sable, derrière un gros rocher. Là, nous avons trouvé nos deux Arabes. Ils étaient couchés, dans leurs bleus de chauffe graisseux. Ils avaient l’air tout à fait calmes et presque contents. Notre venue n’a rien changé. Celui qui avait frappé Raymond le regardait sans rien dire. L’autre soufflait dans un petit roseau et répétait sans cesse, en nous regardant du coin de l’œil, les trois notes qu’il obtenait de son instrument. 

Pendant tout ce temps, il n’y a plus eu que le soleil et ce silence, avec le petit bruit de la source et les trois notes. Puis Raymond a porté la main à sa poche revolver, mais l’autre n’a pas bougé et ils se regardaient toujours. J’ai remarqué que celui qui jouait de la flûte avait les doigts des pieds très écratés. Mais sans quitter des yeux son adversaire, Raymond m’a demandé: «Je le descends?» J’ai pensé que si je disais non il s’exciterait tout seul et tirerait certainement. Je lui ai seulement dit: «Il ne t’a pas encore parlé. Ça ferait vilain de tirer comme ça.» On a encore entendu le petit bruit d’eau et de flûte au cœur du silence et de la chaleur. Puis Raymond a dit : «Alors, je vais l’insulter et quand il répondra, je le descendrai.» J’ai répondu: «C’est ça. Mais s’il ne sort pas son couteau, tu ne peux pas tirer.» Raymond a commencé à s’exciter un peu. L’autre jouait toujours et tous deux observaient chaque geste de Raymond. «Non, ai-je dit à Raymond. Prends-le d’homme à homme et donne-moi ton revolver. Si l’autre intervient, ou s’il tire son couteau, je le descendrai.» 

Quand Raymond m’a donné son revolver, le soleil a glissé dessus. Pourtant, nous sommes restés encore immobiles comme si tout s’était refermé autour de nous. Nous nous regardions sans baisser les yeux et tout s’arrêtait ici entre la mer, le sable et le soleil, le double silence de la flûte et de l’eau. J’ai pensé à ce moment qu’on pouvait tirer ou ne pas tirer. Mais brusquement, les Arabes, à reculons, se sont coulés derrière le rocher. Raymond et moi sommes alors revenus sur nos pas. Lui paraissait mieux et il a parlé de l’autobus du retour. 

Je l’ai accompagné jusqu’au cabanon et, pendant qu’il gravissait l’escalier de bois, je suis resté devant la première marche, la tête retentissante de soleil, découragé devant l’effort qu’il fallait faire pour monter l’étage de bois et aborder encore les femmes. Mais la chaleur était telle qu’il m’était pénible aussi de rester immobile sous la pluie aveuglante qui tombait du ciel. Rester ici ou partir, cela revenait au même. Au bout d’un moment, je suis retourné vers la plage et je me suis mis à marcher. 

 

C’était le même éclatement rouge. Sur le sable, la mer haletait de toute la respiration rapide et étouffée de ses petites vagues. Je marchais lentement vers les rochers et je sentais mon front se gonfler sous le soleil. Toute cette chaleur s’appuyait sur moi et s’opposait à mon avance. Et chaque fois que je sentais son grand souffle chaud sur mon visage, je serrais les dents, je fermais les poings dans les poches de mon pantalon, je me tendais tout entier pour triompher du soleil et de cette ivresse opaque qu’il me déversait. A chaque épée de lumière jaillie du sable, d’un coquillage blanchi ou d’un débris de verre, mes mâchoires se crispaient. J’ai marché longtemps. 

Je voyais de loin la petite masse sombre du rocher entourée d’un halo aveuglant par la lumière et la poussière de mer. Je pensais à la source fraîche derrière le rocher. J’avais envie de retrouver le murmure de son eau, envie de fuir le soleil, l’effort et les pleurs de femme, envie enfin de retrouver l’ombre et son repos. Mais quand j’ai été plus près, j’ai vu que le type de Raymond était revenu. II était seul. Il reposait sur le dos, les mains sous la nuque, le front dans les ombres du rocher, tout le corps au soleil. Son bleu de chauffe fumait dans la chaleur. J’ai été un peu surpris. Pour moi, c’était une histoire finie et j’étais venu là sans y penser. 

Dès qu’il m’a vu, il s’est soulevé un peu et a mis la main dans sa poche. Moi, naturellement, j’ai serré le revolver de Raymond dans mon veston. Alors de nouveau, il s’est laissé aller en arrière, mais sans retirer la main de sa poche. J’étais assez loin de lui, à une dizaine de mètres. Je devinais son regard par instants, entre ses paupières mi-closes. Mais le plus souvent, son image dansait devant mes yeux, dans l’air enflammé. Le bruit des vagues était encore plus paresseux, plus étale qu’à midi. C’était le même soleil, la même lumière sur le même sable qui se prolongeait ici. Il y avait déjà deux heures que la journée n’avançait plus, deux heures qu’elle avait jeté l’ancre dans un océan de métal bouillant. A l’horizon, un petit vapeur est passé et j’en ai deviné la tache noire au bord de mon regard, parce que je n’avais pas cessé de regarder l’Arabe. 

 

J’ai pensé que je n’avais qu’un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J’ai fait quelques pas vers la source. L’Arabe n’a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l’air de rire. J’ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant. Je savais que c’était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d’un pas. Mais j’ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l’Arabe a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un coup sur les paupières et les a recouvertes d’un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur.

Deuxième partie 

 

Tout de suite après mon arrestation, j’ai été interrogé plusieurs fois. Mais il s’agissait d’interrogatoires d’identité qui n’ont pas duré longtemps. La première fois au commissariat, mon affaire semblait n’intéresser personne. Huit jours après, le juge d’instruction, au contraire, m’a regardé avec curiosité. Mais pour commencer, il m’a seulement demandé mon nom et mon adresse, ma profession, la date et le lieu de ma naissance. Puis il a voulu savoir si j’avais choisi un avocat. J’ai reconnu que non et je l’ai questionné pour savoir s’il était absolument nécessaire d’en avoir un. «Pourquoi?» a-t-il dit. J’ai répondu que je trouvais mon affaire très simple. Il a souri en disant: «C’est un avis. Pourtant, la loi est là. Si vous ne choisissez pas d’avocat, nous en désignerons un d’office.» J’ai trouvé qu’il était très commode que la justice se chargeât de ces détails. Je le lui ai dit. Il m’a approuvé et a conclu que la loi était bien faite. 


Au début, je ne l’ai pas pris au sérieux. Il m’a reçu dans une pièce tendue de rideaux, il avait sur son bureau une seule lampe qui éclairait le fauteuil où il m’a fait asseoir pendant que lui-même restait dans l’ombre. J’avais déjà lu une description semblable dans des livres et tout cela m’a paru un jeu. Après notre conversation, au contraire, je l’ai regardé et j’ai vu un homme aux traits fins, aux yeux bleus enfoncés, grand, avec une longue moustache grise et d’abondants cheveux presque blancs. Il m’a paru très raisonnable et, somme toute, sympathique, malgré quelques tics nerveux qui lui tiraient la bouche. En sortant, j’allais même lui tendre la main, mais je me suis souvenu à temps que j’avais tué un homme. 

 

Le lendemain, un avocat est venu me voir à la prison. Il était petit et rond, assez jeune, les cheveux soigneusement collés. Malgré la chaleur (j’étais en manches de chemise), il avait un costume sombre, un col cassé et une cravate bizarre à grosses raies noires et blanches. Il a posé sur mon lit la serviette qu’il portait sous le bras, s’est présenté et m’a dit qu’il avait étudié mon dossier. Mon affaire était délicate, mais il ne doutait pas du succès, si je lui faisais confiance. Je l’ai remercié et il m’a dit: «Entrons dans le vif du sujet.» 

II s’est assis sur le lit et m’a expliqué qu’on avait pris des renseignements sur ma vie privée. On avait su que ma mère était morte récemment à l’asile. On avait alors fait une enquête à Marengo. Les instructeurs avaient appris que «j’avais fait preuve d’insensibilité» le jour de l’enterrement de maman. «Vous comprenez, m’a dit mon avocat, cela me gêne un peu de vous demander cela. Mais c’est très important. Et ce sera un gros argument pour l’accusation, si je ne trouve rien à répondre.» II voulait que je l’aide. Il m’a demandé si j’avais eu de la peine ce jour-là. Cette question m’a beaucoup étonné et il me semblait que j’aurais été très gêné si j’avais eu à la poser. J’ai répondu cependant que j’avais un peu perdu l’habitude de m’interroger et qu’il m’était difficile de la renseigner. Sans doute, j’aimais bien maman, mais cela ne voulait rien dire. Tous les êtres sains avaient plus ou moins souhaité la mort de ceux qu’ils aimaient. Ici, l’avocat m’a coupé et a paru très agité. Il m’a fait promettre de ne pas dire cela à l’audience, ni chez le magistrat instructeur. Cependant, je lui ai expliqué que j’avais une nature telle que mes besoins physiques dérangeaient souvent mes sentiments. Le jour où j’avais enterré maman, j’étais très fatigué, et j’avais sommeil. De sorte que je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait. Ce que je pouvais dire à coup sûr, c’est que j’aurais préféré que maman ne mourût pas. Mais mon avocat n’avait pas l’air content. Il m’a dit: «Ceci n’est pas assez.» 

Il a réfléchi. Il m’a demandé s’il pouvait dire que ce jour-là j’avais dominé mes sentiments naturels. Je lui ai dit: «Non, parce que c’est faux.» II m’a regardé d’une façon bizarre, comme si je lui inspirais un peu de dégoût. Il m’a dit presque méchamment que dans tous les cas le directeur et le personnel de l’asile seraient entendus comme témoins et que «cela pouvait me jouer un très sale tour». Je lui ai fait remarquer que cette histoire n’avait pas de rapport avec mon affaire, mais il m’a répondu seulement qu’il était visible que je n’avais jamais eu de rapports avec la justice. 

Il est parti avec un air fâché. J’aurais voulu le retenir, lui expliquer que je désirais sa sympathie, non pour être mieux défendu, mais, si je puis dire, naturellement. Surtout, je voyais que je le mettais mal à l’aise. Il ne me comprenait pas et il m’en voulait un peu. J’avais le désir de lui affirmer que j’étais comme tout le monde, absolument comme tout le monde. Mais tout cela, au fond, n’avait pas grande utilité et j’y ai renoncé par paresse. 

 

Peu de temps après, j’étais conduit de nouveau devant le juge d’instruction. Il était deux heures de l’après-midi et cette fois, son bureau était plein d’une lumière à peine tamisée par un rideau de voile. Il faisait très chaud. Il m’a fait asseoir et, avec beaucoup de courtoisie, m’a déclaré que mon avocat, «par suite d’un contretemps», n’avait pu venir. Mais j’avais le droit de ne pas répondre à ses questions et d’attendre que mon avocat pût m’assister. J’ai dit que je pouvais répondre seul. Il a touché du doigt un bouton sur la table. Un jeune greffier est venu s’installer presque dans mon dos. 

Nous nous sommes tous les deux carrés dans nos fauteuils. L’interrogatoire a commencé. Il m’a d’abord dit qu’on me dépeignait comme étant d’un caractère taciturne et renfermé et il a voulu savoir ce que j’en pensais. J’ai répondu: «C’est que je n’ai jamais grand-chose à dire. Alors je me tais.» Il a souri comme la première fois, a reconnu que c’était la meilleure des raisons et a ajouté: «D’ailleurs, cela n’a aucune importance.» Il s’est tu, m’a regardé et s’est redressé assez brusquement pour me dire très vite: «Ce qui m’intéresse, c’est vous.» Je n’ai pas bien compris ce qu’il entendait par là et je n’ai rien répondu. «Il y a des choses, a-t-il ajouté, qui m’échappent dans votre geste. Je suis sûr que vous allez m’aider à les comprendre.» J’ai dit que tout était très simple. Il m’a pressé de lui retracer ma journée. Je lui ai retracé ce que déjà je lui avais raconté : Raymond, la plage, le bain, la querelle, encore la plage, la petite source, le soleil et les cinq coups de revolver. A chaque phrase il disait: «Bien, bien.» Quand je suis arrivé au corps étendu, il a approuvé en disant: «Bon.» Moi, j’étais lassé de répéter ainsi la même histoire et il me semblait que je n’avais jamais autant parlé. 

Après un silence, il s’est levé et m’a dit qu’il voulait m’aider, que je l’intéressais et qu’avec l’aide de Dieu, il ferait quelque chose pour moi. Mais auparavant, il voulait me poser encore quelques questions. Sans transition, il m’a demandé si j’aimais maman. J’ai dit: «Oui, comme tout le monde» et le greffier, qui jusqu’ici tapait régulièrement sur sa machine, a dû se tromper de touches, car il s’est embarrassé et a été obligé de revenir en arrière. Toujours sans logique apparente, le juge m’a alors demandé si j’avais tiré les cinq coups de revolver à la suite. J’ai réfléchi et précisé que j’avais tiré une seule fois d’abord et, après quelques secondes, les quatre autres coups. «Pourquoi avez-vous attendu entre le premier et le second coup?» dit-il alors. Une fois de plus, j’ai revu la plage rouge et j’ai senti sur mon front la brûlure du soleil. Mais cette fois, je n’ai rien répondu. Pendant tout le silence qui a suivi le juge a eu l’air de s’agiter. Il s’est assis, a fourragé dans ses cheveux, a mis ses coudes sur son bureau et s’est penché un peu vers moi avec un air étrange: «Pourquoi, pourquoi avez-vous tiré sur un corps à terre?» Là encore, je n’ai pas su répondre. Le juge a passé ses mains sur son front et a répété sa question d’une voix un peu altérée: «Pourquoi? Il faut que vous me le disiez. Pourquoi?» Je me taisais toujours. 

 

Brusquement, il s’est levé, a marché à grands pas vers une extrémité de son bureau et a ouvert un tiroir dans un classeur. Il en a tiré un crucifix d’argent qu’il a brandi en revenant vers moi. Et d’une voix toute changée, presque tremblante, il s’est écrié: «Est-ce que vous le connaissez, celui-là?» J’ai dit : «Oui, naturellement.» Alors il m’a dit très vite et d’une façon passionnée que lui croyait en Dieu, que sa conviction était qu’aucun homme n’était assez coupable pour que Dieu ne lui pardonnât pas, mais qu’il fallait pour cela que l’homme par son repentir devînt comme un enfant dont l’âme est vide et prête à tout accueillir. Il avait tout son corps penché sur la table. Il agitait son crucifix presque au-dessus de moi. A vrai dire, je l’avais très mal suivi dans son raisonnement, d’abord parce que j’avais chaud et qu’il y avait dans son cabinet de grosses mouches qui se posaient sur ma figure, et aussi parce qu’il me faisait un peu peur. Je reconnaissais en même temps que c’était ridicule parce que, après tout, c’était moi le criminel. Il a continué pourtant. J’ai à peu près compris qu’à son avis il n’y avait qu’un point d’obscur dans ma confession, le fait d’avoir attendu pour tirer mon second coup de revolver. Pour le reste, c’était très bien, mais cela, il ne le comprenait pas. 

 

J’allais lui dire qu’il avait tort de s’obstiner : ce dernier point n’avait pas tellement d’importance. Mais il m’a coupé et m’a exhorté une dernière fois, dressé de toute sa hauteur, en me demandant si je croyais en Dieu. J’ai répondu que non. Il s’est assis avec indignation. Il m’a dit que c’était impossible, que tous les hommes croyaient en Dieu, même ceux qui se détournaient de son visage. C’était là sa conviction et, s’il devait jamais en douter, sa vie n’aurait plus de sens. «Voulez-vous, s’est-il exclamé, que ma vie n’ait pas de sens?» A mon avis, cela ne me regardait pas et je le lui ai dit. Mais à travers la table, il avançait déjà le Christ sous mes yeux et s’écriait d’une façon déraisonnable: «Moi, je suis chrétien. Je demande pardon de tes fautes à celui-là. Comment peux-tu ne pas croire qu’il a souffert pour toi?» J’ai bien remarqué qu’il me tutoyait, mais j’en avais assez. La chaleur se faisait de plus en plus grande. Comme toujours, quand j’ai envie de me débarrasser de quelqu’un que j’écoute à peine, j’ai eu l’air d’approuver. A ma surprise, il a triomphé: «Tu vois, tu vois, disait-il. N’est-ce pas que tu crois et que tu vas te confier à lui?» Evidemment, j’ai dit non une fois de plus. Il est retombé sur son fauteuil. 

Il avait l’air très fatigué. Il est resté un moment silencieux pendant que la machine, qui n’avait pas cessé de suivre le dialogue, en prolongeait encore les dernières phrases. Ensuite, il m’a regardé attentivement et avec un peu de tristesse. Il a murmuré: «Je n’ai jamais vu d’âme aussi endurcie que la vôtre. Les criminels qui sont venus devant moi ont toujours pleuré devant cette image de la douleur.» J’allais répondre que c’était justement parce qu’il s’agissait de criminels. Mais j’ai pensé que moi aussi j’étais comme eux. C’était une idée à quoi je ne pouvais pas me faire. Le juge s’est alors levé, comme s’il me signifiait que l’interrogatoire était terminé. Il m’a seulement demandé du même air un peu las si je regrettais mon acte. J’ai réfléchi et j’ai dit que, plutôt que du regret véritable, j’éprouvais un certain ennui. J’ai eu l’impression qu’il ne me comprenait pas. Mais ce jour-là les choses ne sont pas allées plus loin. 

Par la suite j’ai souvent revu le juge d’instruction. Seulement, j’étais accompagné de mon avocat à chaque fois. On se bornait à me faire préciser certains points de mes déclarations précédentes. Ou bien encore le juge discutait les charges avec mon avocat. Mais en vérité ils ne s’occupaient jamais de moi à ces moments-là. Peu à peu en tout cas, le ton des interrogatoires a changé. Il semblait que le juge ne s’intéressât plus à moi et qu’il eût classé mon cas en quelque sorte. Il ne m’a plus parlé de Dieu et je ne l’ai jamais revu dans l’excitation de ce premier jour. Le résultat, c’est que nos entretiens sont devenus plus cordiaux. Quelques questions, un peu de conversation avec mon avocat, les interrogatoires étaient finis. Mon affaire suivait son cours, selon l’expression même du juge. Quelquefois aussi, quand la conversation était d’ordre général, on m’y mêlait. Je commençais à respirer. Personne, en ces heures-là, n’était méchant avec moi. Tout était si naturel, si bien réglé et si sobrement joué que j’avais l’impression ridicule de «faire partie de la famille». Et au bout des onze mois qu’a duré cette instruction, je peux dire que je m’étonnais presque de m’être jamais réjoui d’autre chose que de ces rares instants où le juge me reconduisait à la porte de son cabinet en me frappant sur l’épaule et en me disant d’un air cordial: «C’est fini pour aujourd’hui, monsieur l’Antéchrist.» On me remettait alors entre les mains des gendarmes. 

2

Il y a des choses dont je n’ai jamais aimé parler. Quand je suis entré en prison, j’ai compris au bout de quelques jours que je n’aimerais pas parler de cette partie de ma vie. 

Plus tard, je n’ai plus trouvé d’importance à ces répugnances. En réalité, je n’étais pas réellement en prison les premiers jours: j’attendais vaguement quelque événement nouveau. C’est seulement après la première et la seule visite de Marie que tout a commencé. Du jour où j’ai reçu sa lettre (elle me disait qu’on ne lui permettait plus de venir parce qu’elle n’était pas ma femme), de ce jour-là, j’ai senti que j’étais chez moi dans ma cellule et que ma vie s’y arrêtait. Le jour de mon arrestation, on m’a d’abord enfermé dans une chambre où il y avait déjà plusieurs détenus, la plupart des Arabes. Ils ont ri en me voyant. Puis ils m’ont demandé ce que j’avais fait. J’ai dit que j’avais tué un Arabe et ils sont restés silencieux. Mais un moment après, le soir est tombé. Ils m’ont expliqué comment il fallait arranger la natte où je devais coucher. En roulant une des extrémités, on pouvait en faire un traversin. Toute la nuit, des punaises ont couru sur mon visage. Quelques jours après, on m’a isolé dans une cellule où je couchais sur un bat-flanc de bois. J’avais un baquet d’aisances et une cuvette de fer. La prison était tout en haut de la ville et, par une petite fenêtre, je pouvais voir la mer. C’est un jour que j’étais agrippé aux barreaux, mon visage tendu vers la lumière, qu’un gardien est entré et m’a dit que j’avais une visite. J’ai pensé que c’était Marie. C’était bien elle. 

 

J’ai suivi pour aller au parloir un long corridor, puis un escalier et pour finir un autre couloir. Je suis entré dans une très grande salle éclairée par une vaste baie. La salle était séparée en trois parties par deux grandes grilles qui la coupaient dans sa longueur. Entre les deux grilles se trouvait un espace de huit à dix mètres qui séparait les visiteurs des prisonniers. J’ai aperçu Marie en face de moi avec sa robe à raies et son visage bruni. De mon côté, il y avait une dizaine de détenus, des Arabes pour la plupart. Marie était entourée de Mauresques et se trouvait entre deux visiteuses: une petite vieille aux lèvres serrées, habillée de noir, et une grosse femme en cheveux qui parlait très fort avec beaucoup de gestes. A cause de la distance entre les grilles, les visiteurs et les prisonniers étaient obligés de parler très haut. Quand je suis entré, le bruit des voix qui rebondissaient contre les grands murs nus de la salle, la lumière crue qui coulait du ciel sur les vitres et rejaillissait dans la salle, me causèrent une sorte d’étourdissement. Ma cellule était plus calme et plus sombre. Il m’a fallu quelques secondes pour m’adapter. Pourtant, j’ai fini par voir chaque visage avec netteté, détaché dans le plein jour. J’ai observé qu’un gardien se tenait assis à l’extrémité du couloir entre les deux grilles. La plupart des prisonniers arabes ainsi que leurs familles s’étaient accroupis en vis-à-vis. Ceux-là ne criaient pas. Malgré le tumulte, ils parvenaient à s’entendre en parlant très bas. Leur murmure sourd, parti de plus bas, formait comme une basse continue aux conversations qui s’entrecroisaient au-dessus de leurs têtes. Tout cela, je l’ai remarqué très vite en m’avançant vers Marie. Déjà collée contre la grille, elle me souriait de toutes ses forces. Je l’ai trouvée très belle, mais je n’ai pas su le lui dire. 

«Alors ? m’a-t-elle dit très haut. — Alors, voilà. — Tu es bien, tu as tout ce que tu veux? — Oui, tout.» 

Nous nous sommes tus et Marie souriait toujours. La grosse femme hurlait vers mon voisin, son mari sans doute, un grand type blond au regard franc. C’était la suite d’une conversation déjà commencée. 

«Jeanne n’a pas voulu le prendre», criait-elle à tue-tête. «Oui, oui», disait l’homme. «Je lui ai dit que tu le reprendrais en sortant, mais elle n’a pas voulu le prendre.» 

 

Marie a crié de son côté que Raymond me donnait le bonjour et j’ai dit: «Merci.» Mais ma voix a été couverte par mon voisin qui a demandé «s’il allait bien». Sa femme a ri en disant «qu’il ne s’était jamais mieux porté». Mon voisin de gauche, un petit jeune homme aux mains fines, ne disait rien. J’ai remarqué qu’il était en face de la petite vieille et que tous les deux se regardaient avec intensité. Mais je n’ai pas eu le temps de les observer plus longtemps parce que Marie m’a crié qu’il fallait espérer. J’ai dit: «Oui.» En même temps, je la regardais et j’avais envie de serrer son épaule par-dessus sa robe. J’avais envie de ce tissu fin et je ne savais pas très bien ce qu’il fallait espérer en dehors de lui. Mais c’était bien sans doute ce que Marie voulait dire parce qu’elle souriait toujours. Je ne voyais plus que l’éclat de ses dents et les petits plis de ses yeux. Elle a crié de nouveau: «Tu sortiras et on se mariera!» J’ai répondu: «Tu crois?» mais c’était surtout pour dire quelque chose. Elle a dit alors très vite et toujours très haut que oui, que je serais acquitté et qu’on prendrait encore des bains. Mais l’autre femme hurlait de son côté et disait qu’elle avait laissé un panier au greffe. Elle énumérait tout ce qu’elle y avait mis. Il fallait vérifier, car tout cela coûtait cher. Mon autre voisin et sa mère se regardaient toujours. Le murmure des Arabes continuait au-dessous de nous. Dehors la lumière a semblé se gonfler contre la baie. 

Je me sentais un peu malade et j’aurais voulu partir. Le bruit me faisait mal. Mais d’un autre côté, je voulais profiter encore de la présence de Marie. Je ne sais pas combien de temps a passé. Marie m’a parlé de son travail et elle souriait sans arrêt. Le murmure, les cris, les conversations se croisaient. Le seul îlot de silence était à côté de moi dans ce petit jeune homme et cette vieille qui se regardaient. Peu à peu, on a emmené les Arabes. Presque tout le monde s’est tu dès que le premier est sorti. La petite vieille s’est rapprochée des barreaux et, au même moment, un gardien a fait signe à son fils. Il a dit: «Au revoir, maman» et elle a passé sa main entre deux barreaux pour lui faire un petit signe lent et prolongé. 

Elle est partie pendant qu’un homme entrait, le chapeau à la main, et prenait sa place. On a introduit un prisonnier et ils se sont parlé avec animation, mais à demi-voix, parce que la pièce était redevenue silencieuse. On est venu chercher mon voisin de droite et sa femme lui a dit sans baisser le ton comme si elle n’avait pas remarqué qu’il n’était plus nécessaire de crier: «Soigne-toi bien et fais attention.» Puis est venu mon tour. Marie a fait signe qu’elle m’embrassait. Je me suis retourné avant de disparaître. Elle était immobile, le visage écrasé contre la grille, avec le même sourire écartelé et crispé. 

 

C’est peu après qu’elle m’a écrit. Et c’est à partir de ce moment qu’ont commencé les choses dont je n’ai jamais aimé parler. De toute façon, il ne faut rien exagérer et cela m’a été plus facile qu’à d’autres. Au début de ma détention, pourtant, ce qui a été le plus dur, c’est que j’avais des pensées d’homme libre. Par exemple, l’envie me prenait d’être sur une plage et de descendre vers la mer. A imaginer le bruit des premières vagues sous la plante de mes pieds, l’entrée du corps dans l’eau et la délivrance que j’y trouvais, je sentais tout d’un coup combien les murs de ma prison étaient rapprochés. Mais cela dura quelques mois. Ensuite, je n’avais que des pensées de prisonnier. J’attendais la promenade quotidienne que je faisais dans la cour ou la visite de mon avocat. Je m’arrangeais très bien avec le reste de mon temps. J’ai souvent pensé alors que si l’on m’avait fait vivre dans un tronc d’arbre sec, sans autre occupation que de regarder la fleur du ciel au-dessus de ma tête, je m’y serais peu à peu habitué. J’aurais attendu des passages d’oiseaux ou des rencontres de nuages comme j’attendais ici les curieuses cravates de mon avocat et comme, dans un autre monde, je patientais jusqu’au samedi pour étreindre le corps de Marie. Or, à bien réfléchir, je n’étais pas dans un arbre sec. Il y avait plus malheureux que moi. C’était d’ailleurs une idée de maman, et elle le répétait souvent, qu’on finissait par s’habituer à tout. 

Du reste, je n’allais pas si loin d’ordinaire. Les premiers mois ont été durs. Mais justement l’effort que j’ai dû faire aidait à les passer. Par exemple, j’étais tourmenté par le désir d’une femme. C’était naturel, j’étais jeune. Je ne pensais jamais à Marie particulièrement. Mais je pensais tellement à une femme, aux femmes, à toutes celles que j’avais connues, à toutes les circonstances où je les avais aimées, que ma cellule s’emplissait de tous les visages et se peuplait de mes désirs. Dans un sens, cela me déséquilibrait. Mais dans un autre, cela tuait le temps. J’avais fini par gagner la sympathie du gardien-chef qui accompagnait à l’heure des repas le garçon de cuisine. C’est lui qui, d’abord, m’a parlé des femmes. Il m’a dit que c’était la première chose dont se plaignaient les autres. Je lui ai dit que j’étais comme eux et que je trouvais ce traitement injuste. «Mais, a-t-il dit, c’est justement pour ça qu’on vous met en prison. — Comment, pour ça ? — Mais oui, la liberté, c’est ça. On vous prive de la liberté.» Je n’avais jamais pensé à cela. Je l’ai approuvé: «C’est vrai, lui ai-je dit, où serait la punition? — Oui, vous comprenez les choses, vous. Les autres non. Mais ils finissent par se soulager eux-mêmes.» Le gardien est parti ensuite. 

 

Il y a eu aussi les cigarettes. Quand je suis entré en prison, on m’a pris ma ceinture, mes cordons de souliers, ma cravate et tout ce que je portais dans mes poches, mes cigarettes en particulier. Une fois en cellule, j’ai demandé qu’on me les rende. Mais on m’a dit que c’était défendu. Les premiers jours ont été très durs. C’est peut-être cela qui m’a le plus abattu. Je suçais des morceaux de bois que j’arrachais de la planche de mon lit. Je promenais toute la journée une nausée perpétuelle. Je ne comprenais pas pourquoi on me privait de cela qui ne faisait de mal à personne. Plus tard, j’ai compris que cela faisait partie aussi de la punition. Mais à ce moment-là, je m’étais habitué à ne plus fumer et cette punition n’en était plus une pour moi. 

A part ces ennuis, je n’étais pas trop malheureux. Toute la question, encore une fois, était de tuer le temps. J’ai fini par ne plus m’ennuyer du tout à partir de l’instant où j’ai appris à me souvenir. Je me mettais quelquefois à penser à ma chambre et, en imagination, je partais d’un coin pour y revenir en dénombrant mentalement tout ce qui se trouvait sur mon chemin. Au début, c’était vite fait. Mais chaque fois que je recommençais, c’était un peu plus long. Car je me souvenais de chaque meuble, et, pour chacun d’entre eux, de chaque objet qui s’y trouvait et, pour chaque objet, de tous les détails et pour les détails eux-mêmes, une incrustation, une fêlure ou un bord ébréché, de leur couleur ou de leur grain. En même temps, j’essayais de ne pas perdre le fil de mon inventaire, de faire une énumération complète. Si bien qu’au bout de quelques semaines, je pouvais passer des heures, rien qu’à dénombrer ce qui se trouvait dans ma chambre. Ainsi, plus je réfléchissais et plus de choses méconnues et oubliées je sortais de ma mémoire. J’ai compris alors qu’un homme qui n’aurait vécu qu’un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison. Il aurait assez de souvenirs pour ne pas s’ennuyer. Dans un sens, c’était un avantage. 

Il y avait aussi le sommeil. Au début, je dormais mal la nuit et pas du tout le jour. Peu à peu, mes nuits ont été meilleures et j’ai pu dormir aussi le jour. Je peux dire que, dans les derniers mois, je dormais de seize à dix-huit heures par jour. Il me restait alors six heures à tuer avec les repas, les besoins naturels, mes souvenirs et l’histoire du Tchécoslovaque. 

Entre ma paillasse et la planche du lit, j’avais trouvé, en effet, un vieux morceau de journal presque collé à l’étoffe, jauni et transparent. Il relatait un fait divers dont le début manquait, mais qui avait dû se passer en Tchécoslovaquie. Un homme était parti d’un village tchèque pour faire fortune. Au bout de vingt-cinq ans, riche, il était revenu avec une femme et un enfant. Sa mère tenait un hôtel avec sa sœur dans son village natal. Pour les surprendre, il avait laissé sa femme et son enfant dans un autre établissement, était allé chez sa mère qui ne l’avait pas reconnu quand il était entré. Par plaisanterie, il avait eu l’idée de prendre une chambre. Il avait montré son argent. Dans la nuit, sa mère et sa sœur l’avaient assassiné à coups de marteau pour le voler et avaient jeté son corps dans la rivière. Le matin, la femme était venue, avait révélé sans le savoir l’identité du voyageur. La mère s’était pendue. La sœur s’était jetée dans un puits. J’ai dû lire cette histoire des milliers de fois. D’un côté, elle était invraisemblable. D’un autre, elle était naturelle. De toute façon, je trouvais que le voyageur l’avait un peu mérité et qu’il ne faut jamais jouer. 

 

Ainsi, avec les heures de sommeil, les souvenirs, la lecture de mon fait divers et l’alternance de la lumière et de l’ombre, le temps a passé. J’avais bien lu qu’on finissait par perdre la notion du temps en prison. Mais cela n’avait pas beaucoup de sens pour moi. Je n’avais pas compris à quel point les jours pouvaient être à la fois longs et courts. Longs à vivre sans doute, mais tellement distendus qu’ils finissaient par déborder les uns sur les autres. Ils y perdaient leur nom. Les mots hier ou demain étaient les seuls qui gardaient un sens pour moi. 

Lorsqu’un jour, le gardien m’a dit que j’étais là depuis cinq mois, je l’ai cru, mais je ne l’ai pas compris. Pour moi, c’était sans cesse le même jour qui déferlait dans ma cellule et la même tâche que je poursuivais. Ce jour-là, après le départ du gardien, je me suis regardé dans ma gamelle de fer. Il m’a semblé que mon image restait sérieuse alors même que j’essayais de lui sourire. Je l’ai agitée devant moi. J’ai souri et elle a gardé le même air sévère et triste. Le jour finissait et c’était l’heure dont je ne veux pas parler, l’heure sans nom, où les bruits du soir montaient de tous les étages de la prison dans un cortège de silence. Je me suis approché de la lucarne et, dans la dernière lumière, j’ai contemplé une fois de plus mon image. Elle était toujours sérieuse, et quoi d’étonnant puisque, à ce moment, je l’étais aussi? Mais en même temps et pour la première fois depuis des mois, j’ai entendu distinctement le son de ma voix. Je l’ai reconnue pour celle qui résonnait déjà depuis de longs jours à mes oreilles et j’ai compris que pendant tout ce temps j’avais parlé seul. Je me suis souvenu alors de ce que disait l’infirmière à l’enterrement de maman. Non, il n’y avait pas d’issue et personne ne peut imaginer ce que sont les soirs dans les prisons.

3

Je peux dire qu’au fond l’été a très vite remplacé l’été. Je savais qu’avec la montée des premières chaleurs surviendrait quelque chose de nouveau pour moi. Mon affaire était inscrite à la dernière session de la cour d’assises et cette session se terminerait avec le mois de juin. Les débats se sont ouverts avec, au-dehors, tout le plein du soleil. Mon avocat m’avait assuré qu’ils ne dureraient pas plus de deux ou trois jours. «D’ailleurs, avait-il ajouté, la cour sera pressée parce que votre affaire n’est pas la plus importante de la session. Il y a un parricide qui passera tout de suite après.» 

 

A sept heures et demie du matin, on est venu me chercher et la voiture cellulaire m’a conduit au Palais de justice. Les deux gendarmes m’ont fait entrer dans une petite pièce qui sentait l’ombre. Nous avons attendu, assis près d’une porte derrière laquelle on entendait des voix, des appels, des bruits de chaises et tout un remue-ménage qui m’a fait penser à ces fêtes de quartier où, après le concert, on range la salle pour pouvoir danser. Les gendarmes m’ont dit qu’il fallait attendre la cour et l’un d’eux m’a offert une cigarette que j’ai refusée. Il m’a demandé peu après «si j’avais le trac». J’ai répondu que non. Et même, dans un sens, cela m’intéressait de voir un procès. Je n’en avais jamais eu l’occasion dans ma vie: «Oui, a dit le second gendarme, mais cela finit par fatiguer.» 

Après un peu de temps, une petite sonnerie a résonné dans la pièce. Ils m’ont alors ôté les menottes. Ils ont ouvert la porte et m’ont fait entrer dans le box des accusés. La salle était pleine à craquer. Malgré les stores, le soleil s’infiltrait par endroits et l’air était déjà étouffant. On avait laissé les vitres closes. Je me suis assis et les gendarmes m’ont encadré. C’est à ce moment que j’ai aperçu une rangée de visages devant moi. Tous me regardaient: j’ai compris que c’étaient les jurés. Mais je ne peux pas dire ce qui les distinguait les uns des autres. Je n’ai eu qu’une impression: j’étais devant une banquette de tramway et tous ces voyageurs anonymes épiaient le nouvel arrivant pour en apercevoir les ridicules. Je sais bien que c’était une idée niaise puisque ici ce n’était pas le ridicule qu’ils cherchaient, mais le crime. Cependant la différence n’est pas grande et c’est en tout cas l’idée qui m’est venue. 

 

J’étais un peu étourdi aussi par tout ce monde dans cette salle close. J’ai regardé encore le prétoire et je n’ai distingué aucun visage. Je crois bien que d’abord je ne m’étais pas rendu compte que tout ce monde se pressait pour me voir. D’habitude, les gens ne s’occupaient pas de ma personne. Il m’a fallu un effort pour comprendre que j’étais la cause de toute cette agitation. J’ai dit au gendarme: «Que de monde!» Il m’a répondu que c’était à cause des journaux et il m’a montré un groupe qui se tenait près d’une table sous le banc des jurés. Il m’a dit: «Les voilà.» J’ai demandé: «Qui?» et il a répété: «Les journaux.» Il connaissait l’un des journalistes qui l’a vu à ce moment et qui s’est dirigé vers nous. C’était un homme déjà âgé, sympathique, avec un visage un peu grimaçant. Il a serré la main du gendarme avec beaucoup de chaleur. J’ai remarqué à ce moment que tout le monde se rencontrait, s’interpellait et conversait, comme dans un club où l’on est heureux de se retrouver entre gens du même monde. Je me suis expliqué aussi la bizarre impression que j’avais d’être de trop, un peu comme un intrus. Pourtant, le journaliste s’est adressé à moi en souriant. Il m’a dit qu’il espérait que tout irait bien pour moi. Je l’ai remercié et il a ajouté: «Vous savez, nous avons monté un peu votre affaire. L’été, c’est la saison creuse pour les journaux. Et il n’y avait que votre histoire et celle du parricide qui vaillent quelque chose.» Il m’a montré ensuite, dans le groupe qu’il venait de quitter, un petit bonhomme qui ressemblait à une belette engraissée, avec d’énormes lunettes cerclées de noir. Il m’a dit que c’était l’envoyé spécial d’un journal de Paris: «Il n’est pas venu pour vous, d’ailleurs. Mais comme il est chargé de rendre compte du procès du parricide, on lui a demandé de câbler votre affaire en même temps.» Là encore, j’ai failli le remercier. Mais j’ai pensé que ce serait ridicule. Il m’a fait un petit signe cordial de la main et nous a quittés. Nous avons encore attendu quelques minutes. 

Mon avocat est arrivé, en robe, entouré de beaucoup d’autres confrères. Il est allé vers les journalistes, a serré des mains. Ils ont plaisanté, ri et avaient l’air tout à fait à leur aise, jusqu’au moment où la sonnerie a retenti dans le prétoire. Tout le monde a regagné sa place. Mon avocat est venu vers moi, m’a serré la main et m’a conseillé de répondre brièvement aux questions qu’on me poserait, de ne pas prendre d’initiatives et de me reposer sur lui pour le reste. 

A ma gauche, j’ai entendu le bruit d’une chaise qu’on reculait et j’ai vu un grand homme mince, vêtu de rouge, portant lorgnon, qui s’asseyait en pliant sa robe avec soin. C’était le procureur. Un huissier a annoncé la cour. Au même moment, deux gros ventilateurs ont commencé de vrombir. Trois juges, deux en noir, le troisième en rouge, sont entrés avec des dossiers et ont marché très vite vers la tribune qui dominait la salle. L’homme en robe rouge s’est assis sur le fauteuil du milieu, a posé sa toque devant lui, essuyé son petit crâne chauve avec un mouchoir et déclaré que l’audience était ouverte. 

 

Les journalistes tenaient déjà leur stylo en main. Ils avaient tous le même air indifférent et un peu narquois. Pourtant, l’un d’entre eux, beaucoup plus jeune, habillé en flanelle grise avec une cravate bleue, avait laissé son stylo devant lui et me regardait. Dans son visage un peu asymétrique, je ne voyais que ses deux yeux, très clairs, qui m’examinaient attentivement, sans rien exprimer qui fût définissable. Et j’ai eu l’impression bizarre d’être regardé par moi-même. C’est peut-être pour cela, et aussi parce que je ne connaissais pas les usages du lieu, que je n’ai pas très bien compris tout ce qui s’est passé ensuite, le tirage au sort des jurés, les questions posées par le président à l’avocat, au procureur et au jury (à chaque fois, toutes les têtes des jurés se retournaient en même temps vers la cour), une lecture rapide de l’acte d’accusation, où je reconnaissais des noms de lieux et de personnes, et de nouvelles questions à mon avocat. 

Mais le président a dit qu’il allait faire procéder à l’appel des témoins. L’huissier a lu des noms qui ont attiré mon attention. Du sein de ce public tout à l’heure informe, j’ai vu se lever un à un, pour disparaître ensuite par une porte latérale, le directeur et le concierge de l’asile, le vieux Thomas Ferez, Raymond, Masson, Salamano, Marie. Celle-ci m’a fait un petit signe anxieux. Je m’étonnais encore de ne pas les avoir aperçus plus tôt, lorsque à l’appel de son nom, le dernier, Céleste, s’est levé. J’ai reconnu à côté de lui la petite bonne femme du restaurant, avec sa jaquette et son air précis et décidé. Elle me regardait avec intensité. Mais je n’ai pas eu le temps de réfléchir parce que le président a pris la parole. Il a dit que les véritables débats allaient commencer et qu’il croyait inutile de recommander au public d’être calme. Selon lui, il était là pour diriger avec impartialité les débats d’une affaire qu’il voulait considérer avec objectivité. La sentence rendue par le jury serait prise dans un esprit de justice et, dans tous les cas, il ferait évacuer la salle au moindre incident. 

La chaleur montait et je voyais dans la salle les assistants s’éventer avec des journaux. Cela faisait un petit bruit continu de papier froissé. Le président a fait un signe et l’huissier a apporté trois éventails de paille tressée que les trois juges ont utilisés immédiatement. 

Mon interrogatoire a commencé aussitôt. Le président m’a questionné avec calme et même, m’a-t-il semblé, avec une nuance de cordialité. On m’a encore fait décliner mon identité et malgré mon agacement, j’ai pensé qu’au fond c’était assez naturel, parce qu’il serait trop grave de juger un homme pour un autre. Puis le président a recommencé le récit de ce que j’avais fait, en s’adressant à moi toutes les trois phrases pour me demander: «Est-ce bien cela?» A chaque fois, j’ai répondu: «Oui, monsieur le Président», selon les instructions de mon avocat. Cela a été long parce que le président apportait beaucoup de minutie dans son récit. Pendant tout ce temps, les journalistes écrivaient. Je sentais les regards du plus jeune d’entre eux et de la petite automate. La banquette de tramway était tout entière tournée vers le président. Celui-ci a toussé, feuilleté son dossier et il s’est tourné vers moi en s’éventant. 

 

Il m’a dit qu’il devait aborder maintenant des questions apparemment étrangères à mon affaire, mais qui peut-être la touchaient de fort près. J’ai compris qu’il allait encore parler de maman et j’ai senti en même temps combien cela m’ennuyait. Il m’a demandé pourquoi j’avais mis maman à l’asile. J’ai répondu que c’était parce que je manquais d’argent pour la faire garder et soigner. Il m’a demandé si cela m’avait coûté personnellement et j’ai répondu que ni maman ni moi n’attendions plus rien l’un de l’autre, ni d’ailleurs de personne, et que nous nous étions habitués tous les deux à nos vies nouvelles. Le président a dit alors qu’il ne voulait pas insister sur ce point et il a demandé au procureur s’il ne voyait pas d’autre question à me poser. 

Celui-ci me tournait à demi le dos et, sans me regarder, il a déclaré qu’avec l’autorisation du président, il aimerait savoir si j’étais retourné vers la source tout seul avec l’intention de tuer l’Arabe. «Non», ai-je dit. «Alors, pourquoi était-il armé et pourquoi revenir vers cet endroit précisément?» J’ai dit que c’était le hasard. Et le procureur a noté avec un accent mauvais: «Ce sera tout pour le moment.» Tout ensuite a été un peu confus, du moins pour moi. Mais après quelques conciliabules, le président a déclaré que l’audience était levée et renvoyée à l’après-midi pour l’audition des témoins. 

Je n’ai pas eu le temps de réfléchir. On m’a emmené, fait monter dans la voiture cellulaire et conduit à la prison où j’ai mangé. Au bout de très peu de temps, juste assez pour me rendre compte que j’étais fatigué, on est revenu me chercher; tout a recommencé et je me suis trouvé dans la même salle, devant les mêmes visages. Seulement la chaleur était beaucoup plus forte et comme par un miracle chacun des jurés, le procureur, mon avocat et quelques journalistes étaient munis aussi d’éventails de paille. Le jeune journaliste et la petite femme étaient toujours là. Mais ils ne s’éventaient pas et me regardaient encore sans rien dire. 

J’ai essuyé la sueur qui couvrait mon visage et je n’ai repris un peu conscience du lieu et de moi-même que lorsque j’ai entendu appeler le directeur de l’asile. On lui a demandé si maman se plaignait de moi et il a dit que oui mais que c’était un peu la manie de ses pensionnaires de se plaindre de leurs proches. Le président lui a fait préciser si elle me reprochait de l’avoir mise à l’asile et le directeur a dit encore oui. Mais cette fois, il n’a rien ajouté. A une autre question, il a répondu qu’il avait été surpris de mon calme le jour de l’enterrement. On lui a demandé ce qu’il entendait par calme. Le directeur a regardé alors le bout de ses souliers et il a dit que je n’avais pas voulu voir maman, je n’avais pas pleuré une seule fois et j’étais parti aussitôt après l’enterrement sans me recueillir sur sa tombe. Une chose encore l’avait surpris: un employé des pompes funèbres lui avait dit que je ne savais pas l’âge de maman. Il y a eu un moment de silence et le président lui a demandé si c’était bien de moi qu’il avait parlé. Comme le directeur ne comprenait pas la question, il lui a dit: «C’est la loi.» Puis le président a demandé à l’avocat général s’il n’avait pas de question à poser au témoin et le procureur s’est écrié: «Oh ! non, cela suffit», avec un tel éclat et un tel regard triomphant dans ma direction que, pour la première fois depuis bien des années, j’ai eu une envie stupide de pleurer parce que j’ai senti combien j’étais détesté par tous ces gens-là. 

 

Après avoir demandé au jury et à mon avocat s’ils avaient des questions à poser, le président a entendu le concierge. Pour lui comme pour tous les autres, le même cérémonial s’est répété. En arrivant, le concierge m’a regardé et il a détourné les yeux. Il a répondu aux questions qu’on lui posait. Il a dit que je n’avais pas voulu voir maman, que j’avais fumé, que j’avais dormi et que j’avais pris du café au lait. J’ai senti alors quelque chose qui soulevait toute la salle et, pour la première fois, j’ai compris que j’étais coupable. On a fait répéter au concierge l’histoire du café au lait et celle de la cigarette. L’avocat général m’a regardé avec une lueur ironique dans les yeux. A ce moment, mon avocat a demandé au concierge s’il n’avait pas fumé avec moi. Mais le procureur s’est élevé avec violence contre cette question: «Quel est le criminel ici et quelles sont ces méthodes qui consistent à salir les témoins de l’accusation pour minimiser des témoignages qui n’en demeurent pas moins écrasants!» Malgré tout, le président a demandé au concierge de répondre à la question. Le vieux a dit d’un air embarrassé: «Je sais bien que j’ai eu tort. Mais je n’ai pas osé refuser la cigarette que Monsieur m’a offerte.» En dernier lieu, on m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. «Rien, ai-je répondu, seulement que le témoin a raison. Il est vrai que je lui ai offert une cigarette.» Le concierge m’a regardé alors avec un peu d’étonnement et une sorte de gratitude. Il a hésité, puis il a dit que c’était lui qui m’avait offert le café au lait. Mon avocat a triomphé bruyamment et a déclaré que les jurés apprécieraient. Mais le procureur a tonné au-dessus de nos têtes et il a dit: «Oui, MM. les Jurés apprécieront. Et ils concluront qu’un étranger pouvait proposer du café, mais qu’un fils devait le refuser devant le corps de celle qui lui avait donné le jour.» Le concierge a regagné son banc. 

Quand est venu le tour de Thomas Ferez, un huissier a dû le soutenir jusqu’à la barre. Ferez a dit qu’il avait surtout connu ma mère et qu’il ne m’avait vu qu’une fois, le jour de l’enterrement. On lui a demandé ce que j’avais fait ce jour-là et il a répondu: «Vous comprenez, moi-même j’avais trop de peine. Alors, je n’ai rien vu. C’était la peine qui m’empêchait de voir. Parce que c’était pour moi une très grosse peine. Et même, je me suis évanoui. Alors, je n’ai pas pu voir Monsieur.» L’avocat général lui a demandé si, du moins, il m’avait vu pleurer. Ferez a répondu que non. Le procureur a dit alors à son tour: «MM. les Jurés apprécieront.» Mais mon avocat s’est fâché. Il a demandé à Ferez, sur un ton qui m’a semblé exagéré, «s’il avait vu que je ne pleurais pas». Ferez a dit: «Non.» Le public a ri. Et mon avocat, en retroussant une de ses manches, a dit d’un ton péremptoire: «Voilà l’image de ce procès. Tout est vrai et rien n’est vrai!» Le procureur avait le visage fermé et piquait un crayon dans les titres de ses dossiers. 

Après cinq minutes de suspension pendant lesquelles mon avocat m’a dit que tout allait pour le mieux, on a entendu Céleste qui était cité par la défense. La défense, c’était moi. Céleste jetait de temps en temps des regards de mon côté et roulait un panama entre ses mains. Il portait le costume neuf qu’il mettait pour venir avec moi, certains dimanches, aux courses de chevaux. Mais je crois qu’il n’avait pas pu mettre son col parce qu’il portait seulement un bouton de cuivre pour tenir sa chemise fermée. On lui a demandé si j’étais son client et il a dit: «Oui, mais c’était aussi un ami» ; ce qu’il pensait de moi et il a répondu que j’étais un homme; ce qu’il entendait par là et il a déclaré que tout le monde savait ce que cela voulait dire ; s’il avait remarqué que j’étais renfermé et il a reconnu seulement que je ne parlais pas pour ne rien dire. L’avocat général lui a demandé si je payais régulièrement ma pension. Céleste a ri et il a déclaré: «C’étaient des détails entre nous.» On lui a demandé encore ce qu’il pensait de mon crime. Il a mis alors ses mains sur la barre et l’on voyait qu’il avait préparé quelque chose. Il a dit: «Pour moi, c’est un malheur. Un malheur, tout le monde sait ce que c’est. Ça vous laisse sans défense. Eh bien! pour moi c’est un malheur.» Il allait continuer, mais le président lui a dit que c’était bien et qu’on le remerciait. Alors Céleste est resté un peu interdit. Mais il a déclaré qu’il voulait encore parler. On lui a demandé d’être bref. Il a encore répété que c’était un malheur. Et le président lui a dit: «Oui, c’est entendu. Mais nous sommes là pour juger les malheurs de ce genre. Nous vous remercions.» Comme s’il était arrivé au bout de sa science et de sa bonne volonté, Céleste s’est alors retourné vers moi. Il m’a semblé que ses yeux brillaient et que ses lèvres tremblaient. Il avait l’air de me demander ce qu’il pouvait encore faire. Moi, je n’ai rien dit, je n’ai fait aucun geste, mais c’est la première fois de ma vie que j’ai eu envie d’embrasser un homme. Le président lui a encore enjoint de quitter la barre. Céleste est allé s’asseoir dans le prétoire. Pendant tout le reste de l’audience, il est resté là, un peu penché en avant, les coudes sur les genoux, le panama entre les mains, à écouter tout ce qui se disait. Marie est entrée. Elle avait mis un chapeau et elle était encore belle. Mais je l’aimais mieux avec ses cheveux libres. De l’endroit où j’étais, je devinais le poids léger de ses seins et je reconnaissais sa lèvre inférieure toujours un peu gonflée. Elle semblait très nerveuse. Tout de suite, on lui a demandé depuis quand elle me connaissait. Elle a indiqué l’époque où elle travaillait chez nous. Le président a voulu savoir quels étaient ses rapports avec moi. Elle a dit qu’elle était mon amie. A une autre question, elle a répondu qu’il était vrai qu’elle devait m’épouser. Le procureur qui feuilletait un dossier lui a demandé brusquement de quand datait notre liaison. Elle a indiqué la date. Le procureur a remarqué d’un air indifférent qu’il lui semblait que c’était le lendemain de la mort de maman. Puis il a dit avec quelque ironie qu’il ne voudrait pas insister sur une situation délicate, qu’il comprenait bien les scrupules de Marie, mais (et ici son accent s’est fait plus dur) que son devoir lui commandait de s’élever au-dessus des convenances. Il a donc demandé à Marie de résumer cette journée où je l’avais connue. Marie ne voulait pas parler, mais devant l’insistance du procureur, elle a dit notre bain, notre sortie au cinéma et notre rentrée chez moi. L’avocat général a dit qu’à la suite des déclarations de Marie à l’instruction, il avait consulté les programmes de cette date. Il a ajouté que Marie elle-même dirait quel film on passait alors. D’une voix presque blanche, en effet, elle a indiqué que c’était un film de Fernandel. Le silence était complet dans la salle quand elle a eu fini. Le procureur s’est alors levé, très grave et d’une voix que j’ai trouvée vraiment émue, le doigt tendu vers moi, il a articulé lentement: «Messieurs les Jurés, le lendemain de la mort de sa mère, cet homme prenait des bains, commençait une liaison irrégulière, et allait rire devant un film comique. Je n’ai rien de plus à vous dire.» II s’est assis, toujours dans le silence. Mais, tout d’un coup, Marie a éclaté en sanglots, a dit que ce n’était pas cela, qu’il y avait autre chose, qu’on la forçait à dire le contraire de ce qu’elle pensait, qu’elle me connaissait bien et que je n’avais rien fait de mal. Mais l’huissier, sur un signe du président, l’a emmenée et l’audience s’est poursuivie. 

 

C’est à peine si, ensuite, on a écouté Masson qui a déclaré que j’étais un honnête homme «et qu’il dirait plus, j’étais un brave homme». C’est à peine encore si on a écouté Salamano quand il a rappelé que j’avais été bon pour son chien et quand il a répondu à une question sur ma mère et sur moi en disant que je n’avais plus rien à dire à maman et que je l’avais mise pour cette raison à l’asile. «Il faut comprendre, disait Salamano, il faut comprendre.» Mais personne ne paraissait comprendre. On l’a emmené. 

Puis est venu le tour de Raymond, qui était le dernier témoin. Raymond m’a fait un petit signe et a dit tout de suite que j’étais innocent. Mais le président a déclaré qu’on ne lui demandait pas des appréciations, mais des faits. Il l’a invité à attendre des questions pour répondre. On lui a fait préciser ses relations avec la victime. Raymond en a profité pour dire que c’était lui que cette dernière haïssait depuis qu’il avait giflé sa sœur. Le président lui a demandé cependant si la victime n’avait pas de raison de me haïr. Raymond a dit que ma présence à la plage était le résultat d’un hasard. Le procureur lui a demandé alors comment il se faisait que la lettre qui était à l’origine du drame avait été écrite par moi. Raymond a répondu que c’était un hasard. Le procureur a rétorqué que le hasard avait déjà beaucoup de méfaits sur la conscience dans cette histoire. Il a voulu savoir si c’était par hasard que je n’étais pas intervenu quand Raymond avait giflé sa maîtresse, par hasard que j’avais servi de témoin au commissariat, par hasard encore que mes déclarations lors de ce témoignage s’étaient révélées de pure complaisance. Pour finir, il a demandé à Raymond quels étaient ses moyens d’existence, et comme ce dernier répondait : «Magasinier», l’avocat général a déclaré aux jurés que de notoriété générale le témoin exerçait le métier de souteneur. J’étais son complice et son ami. Il s’agissait d’un drame crapuleux de la plus basse espèce, aggravé du fait qu’on avait affaire à un monstre moral. Raymond a voulu se défendre et mon avocat a protesté, mais on leur a dit qu’il fallait laisser terminer le procureur. Celui-ci a dit: «J’ai peu de chose à ajouter. Etait-il votre ami?» a-t-il demandé à Raymond. «Oui, a dit celui-ci, c’était mon copain.» L’avocat général m’a posé alors la même question et j’ai regardé Raymond qui n’a pas détourné les yeux. J’ai répondu: «Oui.» Le procureur s’est alors retourné vers le jury et a déclaré: «Le même homme qui au lendemain de la mort de sa mère se livrait à la débauche la plus honteuse a tué pour des raisons futiles et pour liquider une affaire de mœurs inqualifiable.» 

Il s’est assis alors. Mais mon avocat, à bout de patience s’est écrié en levant les bras, de sorte que ses manches en retombant ont découvert les plis d’une chemise amidonnée: «Enfin, est-il accusé d’avoir enterré sa mère ou d’avoir tué un homme?» Le public a ri. Mais le procureur s’est redressé encore, s’est drapé dans sa robe et a déclaré qu’il fallait avoir l’ingénuité de l’honorable défenseur pour ne pas sentir qu’il y avait entre ces deux ordres de faits une relation profonde, pathétique, essentielle. «Oui, s’est-il écrié avec force, j’accuse cet homme d’avoir enterré une mère avec un cœur de criminel.» Cette déclaration a paru faire un effet considérable sur le public. Mon avocat a haussé les épaules et essuyé la sueur qui couvrait son front. Mais lui-même paraissait ébranlé et j’ai compris que les choses n’allaient pas bien pour moi. 

 

L’audience a été levée. En sortant du Palais de justice pour monter dans la voiture, j’ai reconnu un court instant l’odeur et la couleur du soir d’été. Dans l’obscurité de ma prison roulante, j’ai retrouvé un à un, comme du fond de ma fatigue, tous les bruits familiers d’une ville que j’aimais et d’une certaine heure où il m’arrivait de me sentir content. Le cri des vendeurs de journaux dans l’air déjà détendu, les derniers oiseaux dans le square, l’appel des marchands de sandwiches, la plainte des tramways dans les hauts tournants de la ville et cette rumeur du ciel avant que la nuit bascule sur le port, tout cela recomposait pour moi un itinéraire d’aveugle, que je connaissais bien avant d’entrer en prison. Oui, c’était l’heure où, il y avait bien longtemps, je me sentais content. Ce qui m’attendait alors, c’était toujours un sommeil léger et sans rêves. Et pourtant quelque chose était changé puisque, avec l’attente du lendemain, c’est ma cellule que j’ai retrouvée. Comme si les chemins familiers tracés dans les ciels d’été pouvaient mener aussi bien aux prisons qu’aux sommeils innocents.

4

Même sur un banc d’accusé, il est toujours intéressant d’entendre parler de soi. Pendant les plaidoiries du procureur et de mon avocat, je peux dire qu’on a beaucoup parlé de moi et peut-être plus de moi que de mon crime. Etaient-elles si différentes, d’ailleurs, ces plaidoiries? L’avocat levait les bras et plaidait coupable, mais avec excuses. Le procureur tendait ses mains et dénonçait la culpabilité, mais sans excuses. Une chose pourtant me gênait vaguement. Malgré mes préoccupations, j’étais parfois tenté d’intervenir et mon avocat me disait alors: «Taisez-vous, cela vaut mieux pour votre affaire.» En quelque sorte, on avait l’air de traiter cette affaire en dehors de moi. Tout se déroulait sans mon intervention. Mon sort se réglait sans qu’on prenne mon avis. De temps en temps, j’avais envie d’interrompre tout le monde et de dire: «Mais tout de même, qui est l’accusé? C’est important d’être l’accusé. Et j’ai quelque chose à dire.» Mais réflexion faite, je n’avais rien à dire. D’ailleurs, je dois reconnaître que l’intérêt qu’on trouve à occuper les gens ne dure pas longtemps. Par exemple, la plaidoirie du procureur m’a très vite lassé. Ce sont seulement des fragments, des gestes ou des tirades entières, mais détachées de l’ensemble, qui m’ont frappé ou ont éveillé mon intérêt. 

 

Le fond de sa pensée, si j’ai bien compris, c’est que j’avais prémédité mon crime. Du moins, il a essayé de le démontrer. Comme il le disait lui-même: «J’en ferai la preuve, messieurs, et je la ferai doublement. Sous l’aveuglante clarté des faits d’abord et ensuite dans l’éclairage sombre que me fournira la psychologie de cette âme criminelle.» Il a résumé les faits à partir de la mort de maman. Il a rappelé mon insensibilité, l’ignorance où j’étais de l’âge de maman, mon bain du lendemain, avec une femme, le cinéma, Fernandel et enfin la rentrée avec Marie. J’ai mis du temps à le comprendre, à ce moment, parce qu’il disait «sa maîtresse» et pour moi, elle était Marie. Ensuite, il en est venu à l’histoire de Raymond. J’ai trouvé que sa façon de voir les événements ne manquait pas de clarté. Ce qu’il disait était plausible. J’avais écrit la lettre d’accord avec Raymond pour attirer sa maîtresse et la livrer aux mauvais traitements d’un homme «de moralité douteuse». J’avais provoqué sur la plage les adversaires de Raymond. Celui-ci avait été blessé. Je lui avais demandé son revolver. J’étais revenu seul pour m’en servir. J’avais abattu l’Arabe comme je le projetais. J’avais attendu. Et «pour être sûr que la besogne était bien faite», j’avais tiré encore quatre balles, posément, à coup sûr, d’une façon réfléchie en quelque sorte. 

«Et voilà, messieurs, a dit l’avocat général. J’ai retracé devant vous le fil d’événements qui a conduit cet homme à tuer en pleine connaissance de cause. J’insiste là-dessus, a-t-il dit. Car il ne s’agit pas d’un assassinat ordinaire, d’un acte irréfléchi que vous pourriez estimer atténué par les circonstances. Cet homme, messieurs, cet homme est intelligent. Vous l’avez entendu, n’est-ce pas? Il sait répondre. Il connaît la valeur des mots. Et l’on ne peut pas dire qu’il a agi sans se rendre compte de ce qu’il faisait.» 

Moi j’écoutais et j’entendais qu’on me jugeait intelligent. Mais je ne comprenais pas bien comment les qualités d’un homme ordinaire pouvaient devenir des charges écrasantes contre un coupable. Du moins, c’était cela qui me frappait et je n’ai plus écouté le procureur jusqu’au moment où je l’ai entendu dire: «A-t-il seulement exprimé des regrets? Jamais, messieurs. Pas une seule fois au cours de l’instruction cet homme n’a paru ému de son abominable forfait.» A ce moment, il s’est tourné vers moi et m’a désigné du doigt en continuant à m’accabler sans qu’en réalité je comprenne bien pourquoi. Sans doute, je ne pouvais pas m’empêcher de reconnaître qu’il avait raison. Je ne regrettais pas beaucoup mon acte. Mais tant d’acharnement m’étonnait. J’aurais voulu essayer de lui expliquer cordialement, presque avec affection, que je n’avais jamais pu regretter vraiment quelque chose. J’étais toujours pris par ce qui allait arriver, par aujourd’hui ou par demain. Mais naturellement, dans l’état où l’on m’avait mis, je ne pouvais parler à personne sur ce ton. Je n’avais pas le droit de me montrer affectueux, d’avoir de la bonne volonté. Et j’ai essayé d’écouter encore parce que le procureur s’est mis à parler de mon âme. 

 

Il disait qu’il s’était penché sur elle et qu’il n’avait rien trouvé, messieurs les Jurés. Il disait qu’à la vérité, je n’en avais point, d’âme, et que rien d’humain, et pas un des principes moraux qui gardent le cœur des hommes ne m’était accessible. «Sans doute, ajoutait-il, nous ne saurions le lui reprocher. Ce qu’il ne saurait acquérir, nous ne pouvons nous plaindre qu’il en manque. Mais quand il s’agit de cette cour, la vertu toute négative de la tolérance doit se muer en celle, moins facile, mais plus élevée, de la justice. Surtout lorsque le vide du cœur tel qu’on le découvre chez cet homme devient un gouffre où la société peut succomber.» C’est alors qu’il a parlé de mon attitude envers maman. Il a répété ce qu’il avait dit pendant les débats. Mais il a été beaucoup plus long que lorsqu’il parlait de mon crime, si long même que, finalement, je n’ai plus senti que la chaleur de cette matinée. Jusqu’au moment, du moins, où l’avocat général s’est arrêté et après un moment de silence, a repris d’une voix très basse et très pénétrée: «Cette même cour, messieurs, va juger demain le plus abominable des forfaits: le meurtre d’un père.» Selon lui, l’imagination reculait devant cet atroce attentat. Il osait espérer que la justice des hommes punirait sans faiblesse. Mais il ne craignait pas de le dire, l’horreur que lui inspirait ce crime le cédait presque à celle qu’il ressentait devant mon insensibilité. Toujours selon lui, un homme qui tuait moralement sa mère se retranchait de la société des hommes au même titre que celui qui portait une main meurtrière sur l’auteur de ses jours. Dans tous les cas, le premier préparait les actes du second, il les annonçait en quelque sorte et il les légitimait. «J’en suis persuadé, messieurs, a-t-il ajouté en élevant la voix, vous ne trouverez pas ma pensée trop audacieuse, si je dis que l’homme qui est assis sur ce banc est coupable aussi du meurtre que cette cour devra juger demain. Il doit être puni en conséquence.» Ici, le procureur a essuyé son visage brillant de sueur. Il a dit enfin que son devoir était douloureux, mais qu’il l’accomplirait fermement. Il a déclaré que je n’avais rien à faire avec une société dont je méconnaissais les règles les plus essentielles et que je ne pouvais pas en appeler à ce cœur humain dont j’ignorais les réactions élémentaires. «Je vous demande la tête de cet homme, a-t-il dit, et c’est le cœur léger que je vous la demande. Car s’il m’est arrivé au cours de ma déjà longue carrière de réclamer des peines capitales, jamais autant qu’aujourd’hui, je n’ai senti ce pénible devoir compensé, balancé, éclairé par la conscience d’un commandement impérieux et sacré et par l’horreur que je ressens devant un visage d’homme où je ne lis rien que de monstrueux.» 

Quand le procureur s’est rassis, il y a eu un moment de silence assez long. Moi, j’étais étourdi de chaleur et d’étonnement. Le président a toussé un peu et sur un ton très bas, il m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. Je me suis levé et comme j’avais envie de parler, j’ai dit, un peu au hasard d’ailleurs, que je n’avais pas eu l’intention de tuer l’Arabe. Le président a répondu que c’était une affirmation, que jusqu’ici il saisissait mal mon système de défense et qu’il serait heureux, avant d’entendre mon avocat, de me faire préciser les motifs qui avaient inspiré mon acte. J’ai dit rapidement, en mêlant un peu les mots et en me rendant compte de mon ridicule, que c’était à cause du soleil. Il y a eu des rires dans la salle. Mon avocat a haussé les épaules et tout de suite après, on lui a donné la parole. Mais il a déclaré qu’il était tard, qu’il en avait pour plusieurs heures et qu’il demandait le renvoi à l’après-midi. La cour y a consenti. 

 

L’après-midi, les grands ventilateurs brassaient toujours l’air épais de la salle et les petits éventails multicolores des jurés s’agitaient tous dans le même sens. La plaidoirie de mon avocat me semblait ne devoir jamais finir. A un moment donné, cependant, je l’ai écouté parce qu’il disait: «Il est vrai que j’ai tué.» Puis il a continué sur ce ton, disant «je» chaque fois qu’il parlait de moi. J’étais très étonné. Je me suis penché vers un gendarme et je lui ai demandé pourquoi. Il m’a dit de me taire et, après un moment, il a ajouté: «Tous les avocats font ça.» Moi, j’ai pensé que c’était m’écarter encore de l’affaire, me réduire à zéro et, en un certain sens, se substituer à moi. Mais je crois que j’étais déjà très loin de cette salle d’audience. D’ailleurs, mon avocat m’a semblé ridicule. Il a plaidé la provocation très rapidement et puis lui aussi a parlé de mon âme. Mais il m’a paru qu’il avait beaucoup moins de talent que le procureur. «Moi aussi, a-t-il dit, je me suis penché sur cette âme, mais, contrairement à l’éminent représentant du ministère public, j’ai trouvé quelque chose et je puis dire que j’y ai lu à livre ouvert.» II y avait lu que j’étais un honnête homme, un travailleur régulier, infatigable, fidèle à la maison qui l’employait, aimé de tous et compatissant aux misères d’autrui. Pour lui, j’étais un fils modèle qui avait soutenu sa mère aussi longtemps qu’il l’avait pu. Finalement j’avais espéré qu’une maison de retraite donnerait à la vieille femme le confort que mes moyens ne me permettaient pas de lui procurer. «Je m’étonne, messieurs, a-t-il ajouté, qu’on ait mené si grand bruit autour de cet asile. Car enfin, s’il fallait donner une preuve de l’utilité et de la grandeur de ces institutions, il faudrait bien dire que c’est l’Etat lui-même qui les subventionne.» Seulement, il n’a pas parlé de l’enterrement et j’ai senti que cela manquait dans sa plaidoirie. Mais à cause de toutes ces longues phrases, de toutes ces journées et ces heures interminables pendant lesquelles on avait parlé de mon âme, j’ai eu l’impression que tout devenait comme une eau incolore où je trouvais le vertige. 

 

A la fin, je me souviens seulement que, de la rue et à travers tout l’espace des salles et des prétoires, pendant que mon avocat continuait à parler, la trompette d’un marchand de glace a résonné jusqu’à moi. J’ai été assailli des souvenirs d’une vie qui ne m’appartenait plus, mais où j’avais trouvé les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies: des odeurs d’été, le quartier que j’aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de Marie. Tout ce que je faisais d’inutile en ce lieu m’est alors remonté à la gorge et je n’ai eu qu’une hâte, c’est qu’on en finisse et que je retrouve ma cellule avec le sommeil. C’est à peine si j’ai entendu mon avocat s’écrier, pour finir, que les jurés ne voudraient pas envoyer à la mort un travailleur honnête perdu par une minute d’égarement, et demander les circonstances atténuantes pour un crime dont je traînais déjà, comme le plus sûr de mes châtiments, le remords éternel. La cour a suspendu l’audience et l’avocat s’est assis d’un air épuisé. Mais ses collègues sont venus vers lui pour lui serrer la main. J’ai entendu: «Magnifique, mon cher.» L’un d’eux m’a même pris à témoin: « Hein? » m’a-t-il dit. J’ai acquiescé, mais mon compliment n’était pas sincère, parce que j’étais trop fatigué. 

Pourtant, l’heure déclinait au-dehors et la chaleur était moins forte. Aux quelques bruits de rue que j’entendais, je devinais la douceur du soir. Nous étions là, tous, à attendre. Et ce qu’ensemble nous attendions ne concernait que moi. J’ai encore regardé la salle. Tout était dans le même état que le premier jour. J’ai rencontré le regard du journaliste à la veste grise et de la femme automate. Cela m’a donné à penser que je n’avais pas cherché Marie du regard pendant tout le procès. Je ne l’avais pas oubliée, mais j’avais trop à faire. Je l’ai vue entre Céleste et Raymond. Elle m’a fait un petit signe comme si elle disait: «Enfin», et j’ai vu son visage un peu anxieux qui souriait. Mais je sentais mon cœur fermé et je n’ai même pas pu répondre à son sourire. 

 

La cour est revenue. Très vite, on a lu aux jurés une série de questions. J’ai entendu «coupable de meurtre». . . «préméditation». . . «circonstances atténuantes». Les jurés sont sortis et l’on m’a emmené dans la petite pièce où j’avais déjà attendu. Mon avocat est venu me rejoindre: il était très volubile et m’a parlé avec plus de confiance et de cordialité qu’il ne l’avait jamais fait. Il pensait que tout irait bien et que je m’en tirerais avec quelques années de prison ou de bagne. Je lui ai demandé s’il y avait des chances de cassation en cas de jugement défavorable. Il m’a dit que non. Sa tactique avait été de ne pas déposer de conclusions pour ne pas indisposer le jury. Il m’a expliqué qu’on ne cassait pas un jugement, comme cela, pour rien. Cela m’a paru évident et je me suis rendu à ses raisons. A considérer froidement la chose, c’était tout à fait naturel. Dans le cas contraire, il y aurait trop de paperasses inutiles. «De toute façon, m’a dit mon avocat, il y a le pourvoi. Mais je suis persuadé que l’issue sera favorable.» 

Nous avons attendu très longtemps, près de trois quarts d’heure, je crois. Au bout de ce temps, une sonnerie a retenti. Mon avocat m’a quitté en disant: «Le président du jury va lire les réponses. On ne vous fera entrer que pour l’énoncé du jugement.» Des portes ont claqué. Des gens couraient dans des escaliers dont je ne savais pas s’ils étaient proches ou éloignés. Puis j’ai entendu une voix sourde lire quelque chose dans la salle. Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s’est ouverte, c’est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j’ai eue lorsque j’ai constaté que le jeune journaliste avait détourné ses yeux. Je n’ai pas regardé du côté de Marie. Je n’en ai pas eu le temps parce que le président m’a dit dans une forme bizarre que j’aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français. Il m’a semblé alors reconnaître le sentiment que je lisais sur tous les visages. Je crois bien que c’était de la considération. Les gendarmes étaient très doux avec moi. L’avocat a posé sa main sur mon poignet. Je ne pensais plus à rien. Mais le président m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. J’ai réfléchi. J’ai dit: «Non.» C’est alors qu’on m’a emmené.

Pour la troisième fois, j’ai refusé de recevoir l’aumônier. Je n’ai rien à lui dire, je n’ai pas envie de parler, je le verrai bien assez tôt. Ce qui m’intéresse en ce moment, c’est d’échapper à la mécanique, de savoir si l’inévitable peut avoir une issue. On m’a changé de cellule. De celle-ci, lorsque je suis allongé, je vois le ciel et je ne vois que lui. Toutes mes journées se passent à regarder sur son visage le déclin des couleurs qui conduit le jour à la nuit. Couché, je passe les mains sous ma tête et j’attends. Je ne sais combien de fois je me suis demandé s’il y avait des exemples de condamnés à mort qui eussent échappé au mécanisme implacable, disparu avant l’exécution, rompu les cordons d’agents. Je me reprochais alors de n’avoir pas prêté assez d’attention aux récits d’exécution. On devrait toujours s’intéresser à ces questions. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Comme tout le monde, j’avais lu des comptes rendus dans les journaux. Mais il y avait certainement des ouvrages spéciaux que je n’avais jamais eu la curiosité de consulter. Là, peut-être, j’aurais trouvé des récits d’évasion. J’aurais appris que dans un cas au moins la roue s’était arrêtée, que dans cette préméditation irrésistible, le hasard et la chance, une fois seulement, avaient changé quelque chose. Une fois! Dans un sens, je crois que cela m’aurait suffi. Mon cœur aurait fait le reste. Les journaux parlaient souvent d’une dette qui était due à la société. Il fallait, selon eux, la payer. Mais cela ne parle pas à l’imagination. Ce qui comptait, c’était une possibilité d’évasion, un saut hors du rite implacable, une course à la folie qui offrît toutes les chances de l’espoir. Naturellement, l’espoir, c’était d’être abattu au coin d’une rue, en pleine course, et d’une balle à la volée. Mais tout bien considéré, rien ne me permettait ce luxe, tout me l’interdisait, la mécanique me reprenait. 

Malgré ma bonne volonté, je ne pouvais pas accepter cette certitude insolente. Car enfin, il y avait une disproportion ridicule entre le jugement qui l’avait fondée et son déroulement imperturbable à partir du moment où ce jugement avait été prononcé. Le fait que la sentence avait été lue à vingt heures plutôt qu’à dix-sept, le fait qu’elle aurait pu être tout autre, qu’elle avait été prise par des hommes qui changent de linge, qu’elle avait été portée au crédit d’une notion aussi imprécise que le peuple français (ou allemand, ou chinois), il me semblait bien que tout cela enlevait beaucoup de sérieux à un telle décision. Pourtant, j’étais obligé de reconnaître que dès la seconde où elle avait été prise, ses effets devenaient aussi certains, aussi sérieux, que la présence de ce mur tout le long duquel j’écrasais mon corps. 

 

Je me suis souvenu dans ces moments d’une histoire que maman me racontait à propos de mon père. Je ne l’avais pas connu. Tout ce que je connaissais de précis sur cet homme, c’était peut-être ce que m’en disait alors maman: il était allé voir exécuter un assassin. Il était malade à l’idée d’y aller. Il l’avait fait cependant et au retour il avait vomi une partie de la matinée. Mon père me dégoûtait un peu alors. Maintenant, je comprenais, c’était si naturel. Comment n’avais-je pas vu que rien n’était plus important qu’une exécution capitale et que, en somme, c’était la seule chose vraiment intéressante pour un homme! Si jamais je sortais de cette prison, j’irais voir toutes les exécutions capitales. J’avais tort, je crois, de penser à cette possibilité. Car à l’idée de me voir libre par un petit matin derrière un cordon d’agents, de l’autre côté en quelque sorte, à l’idée d’être le spectateur qui vient voir et qui pourra vomir après, un flot de joie empoisonnée me montait au cœur. Mais ce n’était pas raisonnable. J’avais tort de me laisser aller à ces suppositions parce que, l’instant d’après, j’avais si affreusement froid que je me recroquevillais sous ma couverture. Je claquais des dents sans pouvoir me retenir. 

Mais, naturellement, on ne peut pas être toujours raisonnable. D’autres fois, par exemple, je faisais des projets de loi. Je réformais les pénalités. J’avais remarqué que l’essentiel était de donner une chance au condamné. Une seule sur mille, cela suffisait pour arranger bien des choses. Ainsi, il me semblait qu’on pouvait trouver une combinaison chimique dont l’absorption tuerait le patient (je pensais: le patient) neuf fois sur dix. Lui le saurait, c’était la condition. Car en réfléchissant bien, en considérant les choses avec calme, je constatais que ce qui était défectueux avec le couperet, c’est qu’il n’y avait aucune chance, absolument aucune. Une fois pour toutes, en somme, la mort du patient avait été décidée. C’était une affaire classée, une combinaison bien arrêtée, un accord entendu et sur lequel il n’était pas question de revenir. Si le coup ratait, par extraordinaire, on recommençait. Par suite ce qu’il y avait d’ennuyeux, c’est qu’il fallait que le condamné souhaitât le bon fonctionnement de la machine. Je dis que c’est le côté défectueux. Cela est vrai, dans un sens. Mais, dans un autre sens, j’étais obligé de reconnaître que tout le secret d’une bonne organisation était là. En somme, le condamné était obligé de collaborer moralement. C’était son intérêt que tout marchât sans accroc. 

 

J’étais obligé de constater aussi que jusqu’ici j’avais eu sur ces questions des idées qui n’étaient pas justes. J’ai cru longtemps — et je ne sais pas pourquoi — que pour aller à la guillotine, il fallait monter sur un échafaud, gravir des marches. Je crois que c’était à cause de la Révolution de 1789, je veux dire à cause de tout ce qu’on m’avait appris ou fait voir sur ces questions. Mais un matin, je me suis souvenu d’une photographie publiée par les journaux à l’occasion d’une exécution retentissante. En réalité, la machine était posée à même le sol, le plus simplement du monde. Elle était beaucoup plus étroite que je ne le pensais. C’était assez drôle que je ne m’en fusse pas avisé plus tôt. Cette machine sur le cliché m’avait frappé par son aspect d’ouvrage de précision, fini et étincelant. On se fait toujours des idées exagérées de ce qu’on ne connaît pas. Je devais constater au contraire que tout était simple : la machine est au même niveau que l’homme qui marche vers elle. Il la rejoint comme on marche à la rencontre d’une personne. Cela aussi était ennuyeux. La montée vers l’échafaud, l’ascension en plein ciel, l’imagination pouvait s’y raccrocher. Tandis que, là encore, la mécanique écrasait tout: on était tué discrètement, avec un peu de honte et beaucoup de précision. 


Il y avait aussi deux choses à quoi je réfléchissais tout le temps: l’aube et mon pourvoi. Je me raisonnais cependant et j’essayais de n’y plus penser. Je m’étendais, je regardais le ciel, je m’efforçais de m’y intéresser. Il devenait vert, c’était le soir. Je faisais encore un effort pour détourner le cours de mes pensées. J’écoutais mon cœur. Je ne pouvais imaginer que ce bruit qui m’accompagnait depuis si longtemps pût jamais cesser. Je n’ai jamais eu de véritable imagination. J’essayais pourtant de me représenter une certaine seconde où le battement de ce cœur ne se prolongerait plus dans ma tête. Mais en vain. L’aube ou mon pourvoi étaient là. Je finissais par me dire que le plus raisonnable était de ne pas me contraindre. 

 

C’est à l’aube qu’ils venaient, je le savais. En somme, j’ai occupé mes nuits à attendre cette aube. Je n’ai jamais aimé être surpris. Quand il m’arrive quelque chose, je préfère être là. C’est pourquoi j’ai fini par ne plus dormir qu’un peu dans mes journées et, tout le long de mes nuits, j’ai attendu patiemment que la lumière naisse sur la vitre du ciel. Le plus difficile, c’était l’heure douteuse où je savais qu’ils opéraient d’habitude. Passé minuit, j’attendais et je guettais. Jamais mon oreille n’avait perçu tant de bruits, distingué de sons si ténus. Je peux dire, d’ailleurs, que d’une certaine façon j’ai eu de la chance pendant toute cette période, puisque je n’ai jamais entendu de pas. Maman disait souvent qu’on n’est jamais tout à fait malheureux. Je l’approuvais dans ma prison, quand le ciel se colorait et qu’un nouveau jour glissait dans ma cellule. Parce qu’aussi bien, j’aurais pu entendre des pas et mon cœur aurait pu éclater. Même si le moindre glissement me jetait à la porte, même si, l’oreille collée au bois, j’attendais éperdument jusqu’à ce que j’entende ma propre respiration, effrayé de la trouver rauque et si pareille au râle d’un chien, au bout du compte mon cœur n’éclatait pas et j’avais encore gagné vingt-quatre heures. 

Pendant tout le jour, il y avait mon pourvoi. Je crois que j’ai tiré le meilleur parti de cette idée. Je calculais mes effets et j’obtenais de mes réflexions le meilleur rendement. Je prenais toujours la plus mauvaise supposition : mon pourvoi était rejeté. «Eh bien, je mourrai donc.» Plus tôt que d’autres, c’était évident. Mais tout le monde sait que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Dans le fond, je n’ignorais pas que mourir à trente ans ou à soixante-dix ans importe peu puisque, naturellement, dans les deux cas, d’autres hommes et d’autres femmes vivront, et cela pendant des milliers d’années. Rien n’était plus clair, en somme. C’était toujours moi qui mourrais, que ce soit maintenant ou dans vingt ans. A ce moment, ce qui me gênait un peu dans mon raisonnement, c’était ce bond terrible que je sentais en moi à la pensée de vingt ans de vie à venir. Mais je n’avais qu’à l’étouffer en imaginant ce que seraient mes pensées dans vingt ans quand il me faudrait quand même en venir là. Du moment qu’on meurt, comment et quand, cela n’importe pas, c’était évident. Donc (et le difficile c’était de ne pas perdre de vue tout ce que ce «donc» représentait de raisonnements), donc, je devais accepter le rejet de mon pourvoi. 

A ce moment, à ce moment seulement, j’avais pour ainsi dire le droit, je me donnais en quelque sorte la permission d’aborder la deuxième hypothèse: j’étais gracié. L’ennuyeux, c’est qu’il fallait rendre moins fougueux cet élan du sang et du corps qui me piquait les yeux d’une joie insensée. Il fallait que je m’applique à réduire ce cri, à le raisonner. Il fallait que je sois naturel même dans cette hypothèse, pour rendre plus plausible ma résignation dans la première. Quand j’avais réussi, j’avais gagné une heure de calme. Cela, tout de même, était à considérer. 

 

C’est à un semblable moment que j’ai refusé une fois de plus de recevoir l’aumônier. J’étais étendu et je devinais l’approche du soir d’été à une certaine blondeur du ciel. Je venais de rejeter mon pourvoi et je pouvais sentir les ondes de mon sang circuler régulièrement en moi. Je n’avais pas besoin de voir l’aumônier. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à Marie. Il y avait de longs jours qu’elle ne m’écrivait plus. Ce soir-là, j’ai réfléchi et je me suis dit qu’elle s’était peut-être fatiguée d’être la maîtresse d’un condamné à mort. L’idée m’est venue aussi qu’elle était peut-être malade ou morte. C’était dans l’ordre des choses. Comment l’aurais-je su puisqu’en dehors de nos deux corps maintenant séparés, rien ne nous liait et ne nous rappelait l’un à l’autre. A partir de ce moment, d’ailleurs, le souvenir de Marie m’aurait été indifférent. Morte, elle ne m’intéressait plus. Je trouvais cela normal comme je comprenais très bien que les gens m’oublient après ma mort. Ils n’avaient plus rien à faire avec moi. Je ne pouvais même pas dire que cela était dur à penser. 

C’est à ce moment précis que l’aumônier est entré. Quand je l’ai vu, j’ai eu un petit tremblement. Il s’en est aperçu et m’a dit de ne pas avoir peur. Je lui ai dit qu’il venait d’habitude à un autre moment. Il m’a répondu que c’était une visite tout amicale qui n’avait rien à voir avec mon pourvoi dont il ne savait rien. Il s’est assis sur ma couchette et m’a invité à me mettre près de lui. J’ai refusé. Je lui trouvais tout de même un air très doux. 

Il est resté un moment assis, les avant-bras sur les genoux, la tête baissée, à regarder ses mains. Elles étaient fines et musclées, elles me faisaient penser à deux bêtes agiles. Il les a frottées lentement l’une contre l’autre. Puis il est resté ainsi, la tête toujours baissée, pendant si longtemps que j’ai eu l’impression, un instant, que je l’avais oublié. 

 

Mais il a relevé brusquement la tête et m’a regardé en face: «Pourquoi, m’a-t-il dit, refusez-vous mes visites?» J’ai répondu que je ne croyais pas en Dieu. Il a voulu savoir si j’en étais bien sûr et j’ai dit que je n’avais pas à me le demander: cela me paraissait une question sans importance. Il s’est alors renversé en arrière et s’est adossé au mur, les mains à plat sur les cuisses. Presque sans avoir l’air de me parler, il a observé qu’on se croyait sûr, quelquefois, et, en réalité, on ne l’était pas. Je ne disais rien. Il m’a regardé et m’a interrogé: «Qu’en pensez-vous?» J’ai répondu que c’était possible. En tout cas, je n’étais peut-être pas sûr de ce qui m’intéressait réellement, mais j’étais tout à fait sûr de ce qui ne m’intéressait pas. Et justement, ce dont il me parlait ne m’intéressait pas. 

Il a détourné les yeux et, toujours sans changer de position, m’a demandé si je ne parlais pas ainsi par excès de désespoir. Je lui ai expliqué que je n’étais pas désespéré. J’avais seulement peur, c’était bien naturel. «Dieu vous aiderait alors, a-t-il remarqué. Tous ceux que j’ai connus dans votre cas se retournaient vers lui.» J’ai reconnu que c’était leur droit. Cela prouvait aussi qu’ils en avaient le temps. Quant à moi, je ne voulais pas qu’on m’aidât et justement le temps me manquait pour m’intéresser à ce qui ne m’intéressait pas. 

A ce moment, ses mains ont eu un geste d’agacement, mais il s’est redressé et a arrangé les plis de sa robe. Quand il a eu fini, il s’est adressé à moi en m’appelant «mon ami»: s’il me parlait ainsi ce n’était pas parce que j’étais condamné à mort; à son avis, nous étions tous condamnés à mort. Mais je l’ai interrompu en lui disant que ce n’était pas la même chose et que, d’ailleurs, ce ne pouvait être, en aucun cas, une consolation. «Certes, a-t-il approuvé. Mais vous mourrez plus tard si vous ne mourez pas aujourd’hui. La même question se posera alors. Comment aborderez-vous cette terrible épreuve?» J’ai répondu que je l’aborderais exactement comme je l’abordais en ce moment. 

Il s’est levé à ce mot et m’a regardé droit dans les yeux. C’est un jeu que je connaissais bien. Je m’en amusais souvent avec Emmanuel ou Céleste et, en général, ils détournaient leurs yeux. L’aumônier aussi connaissait bien ce jeu, je l’ai tout de suite compris: son regard ne tremblait pas. Et sa voix non plus n’a pas tremblé quand il m’a dit: «N’avez-vous donc aucun espoir et vivez-vous avec la pensée que vous allez mourir tout entier? — Oui», ai-je répondu. 

Alors, il a baissé la tête et s’est rassis. Il m’a dit qu’il me plaignait. Il jugeait cela impossible à supporter pour un homme. Moi, j’ai seulement senti qu’il commençait à m’ennuyer. Je me suis détourné à mon tour et je suis allé sous la lucarne. Je m’appuyais de l’épaule contre le mur. Sans bien le suivre, j’ai entendu qu’il recommençait à m’interroger. Il parlait d’une voix inquiète et pressante. J’ai compris qu’il était ému et je l’ai mieux écouté. 

 

Il me disait sa certitude que mon pourvoi serait accepté, mais je portais le poids d’un péché dont il fallait me débarrasser. Selon lui, la justice des hommes n’était rien et la justice de Dieu tout. J’ai remarqué que c’était la première qui m’avait condamné. Il m’a répondu qu’elle n’avait pas, pour autant, lavé mon péché. Je lui ai dit que je ne savais pas ce qu’était un péché. On m’avait seulement appris que j’étais un coupable. J’étais coupable, je payais, on ne pouvait rien me demander de plus. A ce moment, il s’est levé à nouveau et j’ai pensé que dans cette cellule si étroite, s’il voulait remuer, il n’avait pas le choix. Il fallait s’asseoir ou se lever. 

J’avais les yeux fixés au sol. Il a fait un pas vers moi et s’est arrêté, comme s’il n’osait avancer. Il regardait le ciel à travers les barreaux. «Vous vous trompez, mon fils, m’a-t-il dit, on pourrait vous demander plus. On vous le demandera peut-être. — Et quoi donc? — On pourrait vous demander de voir. — Voir quoi?» 

Le prêtre a regardé tout autour de lui et il a répondu d’une voix que j’ai trouvée soudain très lasse: «Toutes ces pierres suent la douleur, je le sais. Je ne les ai jamais regardées sans angoisse. Mais, du fond du cœur, je sais que les plus misérables d’entre vous ont vu sortir de leur obscurite un visage divin. C’est ce visage qu’on vous demande de voir.» 

Je me suis un peu animé. J’ai dit qu’il y avait des mois que je regardais ces murailles. Il n’y avait rien ni personne que je connusse mieux au monde. Peut-être, il y a bien longtemps, y avais-je cherché un visage. Mais ce visage avait la couleur du soleil et la flamme du désir: c’était celui de Marie. Je l’avais cherché en vain. Maintenant, c’était fini. Et dans tous les cas, je n’avais rien vu surgir de cette sueur de pierre. 

L’aumônier m’a regardé avec une sorte de tristesse. J’étais maintenant complètement adossé à la muraille et le jour me coulait sur le front. Il a dit quelques mots que je n’ai pas entendus et m’a demandé très vite si je lui permettais de m’embrasser: «Non», ai-je répondu. Il s’est retourné et a marché vers le mur sur lequel il a passé sa main lentement: «Aimez-vous donc cette terre à ce point?» a-t-il murmuré. Je n’ai rien répondu. 

 

Il est resté assez longtemps détourné. Sa présence me pesait et m’agaçait. J’allais lui dire de partir, de me laisser, quand il s’est écrié tout d’un coup avec une sorte d’éclat, en se retournant vers moi: «Non, je ne peux pas vous croire. Je suis sûr qu’il vous est arrivé de souhaiter une autre vie.» Je lui ai répondu que naturellement, mais cela n’avait pas plus d’importance que de souhaiter d’être riche, de nager très vite ou d’avoir une bouche mieux faite. C’était du même ordre. Mais lui m’a arrêté et il voulait savoir comment je voyais cette autre vie. Alors, je lui ai crié: «Une vie où je pourrais me souvenir de celle-ci», et aussitôt je lui ai dit que j’en avais assez. Il voulait encore me parler de Dieu, mais je me suis avancé vers lui et j’ai tenté de lui expliquer une dernière fois qu’il me restait peu de temps. Je ne voulais pas le perdre avec Dieu. Il a essayé de changer de sujet en me demandant pourquoi je l’appelais «monsieur» et non pas «mon père». Cela m’a énervé et je lui ai répondu qu’il n’était pas mon père: il était avec les autres. 

«Non, mon fils, a-t-il dit en mettant la main sur mon épaule. Je suis avec vous. Mais vous ne pouvez pas le savoir parce que vous avez un cœur aveugle. Je prierai pour vous.» 

 

Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l’ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l’avais pris par le collet de sa soutane. Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. Il avait l’air si certain, n’est-ce pas? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n’était même pas sûr d’être en vie puisqu’il vivait comme un mort. Moi, j’avais l’air d’avoir les mains vides. Mais j’étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sûr de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n’avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu’elle me tenait. J’avais eu raison, j’avais encore raison, j’avais toujours raison. J’avais vécu de telle façon et j’aurais pu vivre de telle autre. J’avais fait ceci et je n’avais pas fait cela. Je n’avais pas fait telle chose alors que j’avais fait cette autre. Et après? C’était comme si j’avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube où je serais justifié. Rien, rien n’avait d’importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il donc? Tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu’importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère? Le chien de Salamano valait autant que sa femme. La petite femme automatique était aussi coupable que la Parisienne que Masson avait épousée ou que Marie qui avait envie que je l’épouse. Qu’importait que Raymond fût mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui? Qu’importait que Marie donnât aujourd’hui sa bouche à un nouveau Meursault? Comprenait-il donc, ce condamné, et que du fond de mon avenir … J’étouffais en criant tout ceci. Mais, déjà, on m’arrachait l’aumônier des mains et les gardiens me menaçaient. Lui, cependant, les a calmés et m’a regardé un moment en silence. Il avait les yeux pleins de larmes. Il s’est détourné et il a disparu. 

Lui parti, j’ai retrouvé le calme. J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. A ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman. Il m’a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d’une vie elle avait pris un «fiancé», pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s’éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.

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